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GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (XIII)

Lieutaud prend le commandement de la section (la 2e) à qui j’adjoins ce vaurien de Riel. Les camions partent dans la soirée, Riel chantant à tue-tête. Le lendemain matin, passage de la 7e compagnie qui vient de Stung Treng, et s’en va gagner de nouvelles positions quelque part sur la RC 13. Auray la commande. Au moment, où après avoir pris de l’essence, les camions remplis de tirailleurs s’apprêtent à repartir, sonne l’alerte aux avions. Belle bousculade, sauve qui peut général pour descendre de camion et aller se cacher dans les arbres ou dans les abris souterrains. Un avion apparaît, tourne autour du camp et disparaît. Nous envoyons immédiatement un radio à Stung Treng. La 7e repart enfin. Dans la journée arrive C/R de Lieutaud, qui, à une quinzaine de kilomètres de Moulapoumok, a rencontré un petit détachement ennemi. Après un échange de coups de feu et grâce au tir de nos VB les Siamois ont reculé. Lieutaud a poursuivi son avance jusqu’à 10 heures et s’est arrêté près d’un village où il est en contact avec d’autres troupes ennemies.

De la section de la lrc compagnie, pas de nouvelles. Vers le soir cette absence de nouvelles inquiète Héré qui décide d’envoyer une autre section de la 5e et un groupe de la lre à sa recherche. (Un colonel — j’ai oublié son nom —était présent.) Je prends le commandement du détachement. Partons vers 4 heures. Perdons du temps, ayant manqué la piste qui, sur la gauche, relie la route 13 au village d’où nous prendrons le bac. A ce village arrivons au coucher du soleil. Fleuve très large à cet endroit. Avec moi, Valentin. Bac = énorme barque à fond plat. Tout le monde embarque et se case de son mieux. Equilibre très instable. Je redoute que l’embarcation ne soit trop chargée ou qu’un homme ne tombe à l’eau. Par miracle nous arrivons sans incidents à Moulapoumok — après longue et lente traversée. La nuit est tombée. Pas une lumière. Difficile de trouver un sentier pour monter la pente qui relie le fleuve au village. Grande allée rectiligne, parallèle au fleuve. Je la suis, en reconnaissance pour voir le « Chau Muong » qui me donnera un guide ou un interprète. Pas une lumière. Ombre noire des cases sur pilotis à droite et à gauche, ombres des cocotiers et aréquiers qui se détachent sur le ciel plus clair, parsemé d’étoiles. Pas une âme dans ce village désert, mystérieux, qui paraît s’étendre sans fin. Je reviens à la barque, appelle les rameurs par qui j’ai du mal à me faire comprendre. Finalement l’un d’eux me mène à une case en retrait où vacille une lumière. Quelques hommes accroupis sur le plancher… J’explique pendant de longs moments que je veux un guide pour me conduire à X. point sur la carte où je pense passer la nuit. Après insistances, deux Laotiens me sont adjoints. Je regagne le point de rassemblement du détachement et nous partons sur la piste qui s’en va dans l’intérieur. Auparavant ai laissé un groupe pour garder le village. Piste monotone, sombre. Les hommes trébuchent ; j’ai interdit de fumer ; de temps à autres lueurs mystérieures apparaissent. Les guides s’arrêtent parfois, sans raison apparente, chuchotent des paroles incompréhensibles, que j’interprète avec pessimisme. Sol très sec, les sillons creusés par charrettes à bœuls sont comme des trous qui font trébucher. Les baïonnettes au ceinturon cliquèrent. Après deux heures (au moins) de marche fatiguante et silencieuse dans ce pays inconnu, nos guides s’arrêtent et me disent que nous sommes arrivés à l’endroit que je leur avais fixé pour cette 1re étape. Je ne vois aucune maison et suppose que le village est quelque peu en dehors de la piste. Pour ne pas perdre plus de temps, décidons de coucher à la belle étoile. Installe postes de surveillance de chaque côté — et nous nous étendons à même le sol. Repas froid, composé de conserves. Ai du mal à imposer silence. Ne dors que d’un œil. Moustiques, dureté du sol, bavardage des sentinelles, bruits insolites qui m’inquiètent. L’aube arrive enfin. Je cherche des yeux le village que je croyais tout près. Pas de village. Pas de maison. Un étang. Mes guides veulent me quitter. Je les menace. Ils finissent par rester.

GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (XII)

Lendemain matin la compagnie inspecte son matériel. Je fais un laïus aux hommes. Pillot, que j’ai à peine vu, quitte le bataillon dans l’après-midi, car Paksé devient une ligne d’avant-poste puisque nous avons évacué la rive droite. C’est Genès, capitaine, qui prend sa place. Un homme aux yeux clairs, l’air énergique.

Le lendemain, ma compagnie reçoit ordre de se rendre à Hat Saï Konné. J’ai l’impression qu’on ne veut garder que le minimum d’hommes à Paksé. Le résident a donné l’ordre d’évacuer aux civils. Des rumeurs courent que les Siamois auraient débarqué sur rive gauche, au sud, et auraient même coupé la route 13. On étudie les voies de retraite sur la carte, par les pistes de montagne.

Retour Drouais, qui revient d’une longue « reconnaissance » au sud, du côté de Bassac. Veille de notre départ. Tournée des « secteurs » avec Van Burren et Justin. Nuit noire. Aucune lumière. A un carrefour une femme attend, avec bagages. C’est une institutrice métisse. Elle évacue, attend un camion qui doit l’amener vers le nord. Trouvons le moyen de blaguer.

Réunion chez l’administrateur qui me donne un message pour le « Channuong » de Khong. Le chef de la garde indigène est là, un grand gaillard. Mesures d’évacuation, transmission des renseignements de dernière heure. Les Siamois occupent Phone Thong. Pas encore à Muen Thong.

Reviens au camp, passe une partie de la nuit à prendre des mesures destinées à alléger l’équi-pement des hommes. Van Burren m’a demandé de conduire sa voiture à Hat Saï Konné d’où quelqu’un d’autre la ramènera à Saigon.

Les camions qu’on attend de Stung Treng sont en retard. Finalement arrivent le matin au petit jour. Ai à peine dormi. Embarquons avant que les avions ne soient venus, comme ils en avaient l’habitude. Mis en tête, au volant Citroën Burren, avec deux tirailleurs d’escorte.

Interroge tous les indigènes que je rencontre, m’attendant au pire. M’arrête toutes les demi- heures pour attendre la compagnie qui me suit plus lentement dans un nuage de poussière.

— Arrivée à HSK vers midi. Y trouve Héré — avec Holmes (métis) et Ricœur. Tout ce monde très calme, après l’énervement de Paksé. Déjeunons avec la popote Héré. Tout un petit camp nous est assigné. Quatre bâtiments en carré, construits en boue — près de la route 13. L’un d’entre eux : chambres Européens, bureau compagnie, magasin. Nous installons. Derrière nous petit pnomh au-dessus duquel pagode abandonnée par ses bonzes. Héré y a fait construire une espèce de tour de guet où se trouve une sentinelle en permanence. H. m’y amène, belle vue sur le fleuve, la forêt clairière, les collines qui bordent la route 13. Beaucoup de feux dans le lointain…, des incendies de forêt. Installons notre propre popote. Puis Héré nous fixe notre secteur de défense… Et je mets la compagnie au travail : construction d’abris sur les côtés de la route, des abris renforcés de gros rondins. Amélioration des champs de tir en coupant arbres et taillis. Un groupe le long du Mékong face à l’île de Khong (Riel). Chaque matin entraînement de la compagnie au lancement de la grenade. Le soir à 4 heures bain des tirailleurs dans le fleuve. Lieutaud, Valentin et moi en faisions autant. Quelques jours après notre arrivée, vais avec Héré dans l’île de Khong, à Khong même. Le « Chaû Muong » et l’administration ont fuisur ordre de Paksé. La population a fait de même. Nous trouvons un village abandonné aux oiseaux qui picorent les grains de riz et de maïs… Le sol est jonché de fleurs de flamboyants

et de fleurs jaunes. Héré me montre la maison de l’ancien Chaû Muong détruite par une bombe d’avion au cours du seul raid qu’ait subi Khong. Impression idyllique. Ravissantes pagodes, étang jonché de fleurs, les cases laotiennes élégantes, murées sur leurs hauts pilotis avec les toits pointus. Des hommes de la lre compagnie gardent le poste — le champ d’aviation à 2 km de Khong au centre de l’île. Route sans un arbre pour y aller. Héré et moi nous y rendons à pied. Trouvons un poste de la lre compagnie avec mitrailleuses en batterie. Vaste terrain qui, sur ordre, a été (ou sera) rendu inutilisable par des charrues indigènes disposées çà et là dans tous les coins pour empêcher tout atterrissage d’avions ennemis. J’en profite, au village de Khong, pour envoyer une dépêche rassurante à Marseille. Quelques jours plus tard, j’en reçois une de Saigon, m’annonçant que la « fin » des difficultés avec le Siam était proche. Et de fait, le 27 Héré est officiellement informé que les « hostilités » seront suspendues le 28 à 10 heures du matin. Qu’une commission relèvera les emplacements occupés par les troupes des deux parties ce jour-là à l’heure indiquée. D’où l’ordre de se porter en avant, le plus loin possible de façon à avoir une position avantageuse à 10 heures du matin. En ce qui nous concerne, il s’agit de pousser sur la rive droite du Mékong quelques éléments. Deux sections, une de la lre compagnie, une de la 5e, partiront dans la nuit, franchiront le fleuve plus au nord, à Ban X (face à Moulapoumok). La section de la 1rt compagnie s’enfoncera à l’intérieur jusqu’à un point fixé sur la carte (en fait un étang), celle de la 5e remontera la rive du fleuve. En cas de rencontre avec l’ennemi elle attaquera si la rencontre a lieu avant 10 heures.

GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (XI)

Artillerie, chars, avions ennemis. Portez-vous immédiatement à son secours. » Rassemble tout le monde. (Très long. Les sections étirées. Certains éléments n’entendent pas les coups de sifflet). Rembarquons, laissant Lé Thong avec une section et commandement à Phone Thong. De nouveau, les bornes se succèdent. Bruit de fusillage. Descendons, abandonnons camions. Marchons en colonne par un, de part et d’autre de la route. Les balles se rapprochent, paraissent siffler au-dessus des têtes. Voyons des soldats courir dans le lointain. S’approchent. Entends voix Diaz. Sommes arrêtés. Arrive Diaz révolver au poing… Il est furieux, me reproche d’arriver trop tard. J’essaie de le faire taire : « Ah, non, mon lieutenant », avec son accent corse. Bientôt un sergent français dont la chemise kaki ruisselait de sang à hauteur de l’épaule. D’autres tirailleurs cambodgiens blessés… L’un d’eux s’évanouit.

Diaz continue à vociférer. Ne parviens pas à comprendre ce qu’il me reproche. Finit par me donner quelques renseignements. Plus de mille Siamois, quelques chars. Puis il s’en va, avec son monde, prend les camions qui nous avaient amenés. Restons seuls. La section Péret/Riel en tête. Gratien derrière. Sommes de chaque côté de la route. Obus d’artillerie éclatent pas loin. Avions nous survolent. Nous ne bougeons pas. Peu à peu les tirs cessent. Les avions s’éloignent, tout est silencieux, le soleil tape dur. A moi de décider ce que nous allons faire. Attaquer ? Rester en observation. Revenir à Phone Thong ? Tout plutôt que de rester sur place, en danger d’être cernés. Après quelques hésitations je dé-eide de revenir. Obligés de faire la route à pied. Les tirailleurs sont fatigués, la chaleur est accablante, la nervosité règne. Une heure de marche pour rejoindre Lé Thong qui a eu l’intelligence de préparer le repas. Nous rafraîchissons avec noix de coco. Les hommes reprennent leurs emplacements à la lisière de PT.

Vers 2 heures arrivent en formation d’approche deux sections commandées par Justin — avec Van Burren. En même temps — enfin — on nous met en communication téléphonique avec Paksé. Justin très« chef ». Vient examiner nos positions. Courte discussion sur mesures à prendre. Téléphone à Pillot pour lui demander ordres précis. « Faites ce que vous jugez le mieux », répond Pillot. Justin se fâche presque. Donne une fois de plus tous les renseignements à P., insiste sur la disparité des forces en présence… Finalement Pillot se décide, donne l’ordre de la retraite.

Ma compagnie s’en ira la lre, Justin assurant la « couverture ». Nous prendrons les camions qui ont amené Justin, et qui se trouvent à quelque distance de PT sur le chemin du retour.

Avant de partir, aidons à barricader le pont avec une charrette, pour retarder les véhicules siamois (oubli à PT d’une caisse de grenades VB ! Fis plus tard C/R à ce sujet. Me fut répondu que c’était impossible, car compte des grenades était exact !). En route à nouveau, marchant de cha-que côté du chemin poussiéreux à travers la forêt clairière. Gratien à gauche, s’écarte vers l’intérieur et au bout d’un certain temps je perds son contact. Je l’appelle à tue-tête, m’en vais à sa recherche, reviens l’appeler à nouveau, le traitant de tous les noms. Fureur, énervement, soif. Finalement il réapparaît, avec sa grosse face bête toute rougie par le soleil, congestionnée par l’effort. A ce moment, deux avions siamois nous survolent, descendent, décrivent des cercles au- dessus de nos têtes. Nous nous abritons de notre mieux. Suis caché derrière un arbre. Bruit de bombes toutes proches. Gratien me crie de cacher mes « bas » — une paire de bas autrefois kaki, maintenant blanche… Les avions s’éloignent, reviennent, virent sur notre tête, très bas… Boum… tac, tac, tac, tac. Sur la droite, Riel. Dans les moments de répit je l’appelle. Il répond que tout va bien. Finalement les avions disparaissent. Tout surpris que tout le monde est intact. Trouvons les camions tout près, dont les chauffeurs s’étaient enfuis. En fait les avions visaient les camions. Ils les ont manqués.

En camion l’air frais fait du bien. Derrière nous, du côté de la frontière le soleil se couche. Ce soleil qui avait éclairé une si mauvaise journée.

Arrivés à Muen Thong (?) en face de Paksé. Nous désaltérons avec ivresse. Le génie est là qui s’apprête à faire sauter un pont, lorsque Justin sera revenu lui aussi. La compagnie s’embarque sur bac. Je prends une espèce de canot plus rapide, et il me faut attendre sur l’autre rive que la compagnie débarque. Arrivons au camp à la nuit. Explosion. C’est le pont qui saute en face. Nuit mauvaise. Entends dans demi-sommeil le bruit des bombes.

GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (X)

Retrouve commandant Pillot, et d’autres camarades — mais beaucoup d’officiers que je ne connais pas. Bien entendu Pillot ne trouve pas que nous soyons en retard. Un ou deux avions siamois survolent le camp avant le déjeuner, mais ne lancent pas de bombes sur les casernements. Quelques-unes sur le village. Popote très gaie. Le plus jeune lit le menu, donne l’heure exacte, souhaite un bon appétit, et termine par : « Et nom de Dieu, vive la Coloniale. » J’apprends ce qui s’est passé. De l’autre côté du Mékong, un de nos postes attaqué, Rougié grièvement blessé : transporté à Saigon. L’après-midi au bureau du commandant, assez loin en ville. Pillot m’explique la « défense de Paksé ». Désire qu’une de mes sections soit postée sur une rive de la Sé Don. En confie la tâche à Lieutaud qui va s’installer le lendemain. Je couche au camp dans chambre de Rougié (Paul) où sont encore ses affaires. Plusieurs alertes par jour, plusieurs bombes sur la ville, mais peu de dégâts. Boutiques des Chinois entrebâillées seulement… Lieutaud installé, essaie de descendre un avion, bien placé pour cela en contre-pente de la rive. Apprenons par télégramme la mort de Rougié à Saigon. Lourd silence. Je ne le connaissais pas.

12 janvier. Pillot me fait appeler. Me donne nouvelle mission. Avec deux sections sur la rive droite du Mékong à quelque 15 km de Paksé, en remontant vers frontière siamoise. Il veut que je construise un « poste » à Phone Thong — situé à 4 km du poste de Ban Don où se trouvent actuellement Bertin et Diaz.

Ce nouveau poste permettra de relever Bertin et sa compagnie, Ban Don n’étant plus occupé que par Diaz et deux sections (?). Pour hâter la relève, Bertin quittera Ban Don le jour même où j’arriverai…, en fait nous devons nous croiser face à Paksé d’où il regagnera Paksé par le même bac que j’utiliserai pour en sortir. Point de téléphone pour le moment entre mon nouveau poste et le bataillon.

Départ fixé pour 13 au matin. Partons à 5 heures par nuit noire. Traversons la ville endormie, embarquons. Longue traversée : remontée de la Sé Don jusqu’au confluent (10′) puis traversée Mékong dans toute sa largeur (20′). Etoiles. Le mouvement du bac fait qu’une étoile, paraissant bouger, ressemble à la lumière d’un avion ! Gratien croit qu’un avion siamois nous survole. Sur la rive opposée le jour se lève. Bertin est là, à nous attendre. Il m’amène chez un Père catholique, chassé depuis peu du Siam. Maison très simple. Large bibliothèque éclairée par mauvaise lampe. Ombres fantastiques. Il m’indique les moyens de correspondre avec lui (car il a le téléphone, et peut par conséquent transmettre les ordres du bataillon. Me donne un nom fictif à inscrire sur les messages que je lui adresserai…).

Bertin me donne les derniers tuyaux. Il dit qu’il s’attend à une attaque incessamment à Ban Don, me conseille d’entrer le plus vite possible en liaison avec Diaz, resté là-bas. Me met en garde contre la nervosité du garde indigène du village de Phone Thong. Puis nous nous séparons. Il regagne Paksé par le bac, tandis que j’embarque mes tirailleurs dans les camions qui l’avaient amené. (En fait, pas assez de place pour nous tous. Nous sommes trop chargés. Les camions devront faire un 2e voyage. Je laisse Gratien au village du Père français. Le jour se lève. Embarquons. Allons à bonne allure. Poteaux indicateurs : frontière siamoise 25 km…, 20 km…, 18 km, etc. Vers 8 heures arrivons à Phone Thong. Au moment où nous descendons de camion, près de garde indigène, survolés par avions. Camouflage rapide des camions, les tirailleurs se cachent sous les maisons laotiennes, entre les pilotis, les camions (civils, rouges) sous les cocotiers… Alerte de 45′ au moins. Le garde indigène a très peur. Engueule les tirailleurs qui parlent trop fort, pendant qu’ils cassent la croûte… Bertin ne m’avait pas trompé ! C’est un affolé ! Finalement les avions s’en vont, sans avoir lancé de bombes. Vol de reconnaissance. Nous ont-ils repérés ? Après leur départ, arrive 1er message de Diaz disant que son poste est attaqué par l’artillerie. Et de fait nous entendons un bruit sourd. Décide d’aller le voir. Prends une petite Ford — avec deux tirailleurs. En route. A 1 km de Phone Thong rencontre d’un tirailleur cycliste, affolé, brandissant un 2′ message par télégraphiste. Diaz demande que je lui envoie les camions d’urgence. Demi-tour, retour à Phone Thong. Ennuyé parce qu’un camion est parti chercher Gratien. Estime que Diaz se retire, et que ce qui s’impose d’urgence c’est de préparer hâtivement la défense de Phone Thong. Ravissant village laotien. Fleurs, cocotiers, maisons sur hauts pilotis à toits très inclinés. Une petite rivière, franchie par un pont, coupe le village en deux. Installe ma compagnie de part et d’autre de la route à l’entrée du village, du côté de Ban Don. Endroit dégagé, rizière, bon champ de lin. Donne également ordre au garde indigène qui me parle de sa « permission ». Un FM en batterie prend la route d’enfilade. Je m’attends à tout moment à voir arriver Diaz. Mais rien. Vers 10 heures Gratien arrive (je m’inquiétais à son sujet. Gros adjudant métis, lourd, pares-seux, lent). Les camions arrivent de Ban Don, mais vides. Diaz a commis l’erreur de me demander d’envoyer les camions. Dans son imagination il pensait que c’était toute ma compagnie qui viendrait. Il avait bien marqué dans son C/R que le commandant, avec qui il était en communication par téléphone, le lui en avait donné l’ordre. Toute l’équivoque de cette mal-heureuse journée vient de là.) Vers 10 h 30 arrive un ordre transmis par le Père *** écrit au crayon bleu : « Poste de Ban Don encerclé.

GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (IX)

Le 7 janvier, finissions de déjeuner à la popote lorsqu’il me semble entendre un bruit de moteurs. Moto ? Camion ? Nous émettions ces hypothèses. Puis Péret dit « avions ». Le bruit se rapproche et plus de doute possible. Je sors mon sifflet, siffle la série de coups brefs, le signal de l’alerte aux avions. Les tirailleurs s’apprêtant à taire la sieste se remuent mais lentement. Les avions — neuf — volant en parfaite formation apparaissent. Je siffle de plus belle. Lieutaud et les autres vont se terrer dans un fossé. Valentin et moi restons debout à surveiller les tirailleurs qui se hâtent dans un désordre épouvantable pour prendre leur fusil au râtelier d’armes avant d’aller se mettre à couvert sous les taillis qui bordent le pnomh. Au plus fort du désordre les avions passent au-dessus de notre tête. J’eus le temps d’imaginer l’effet qu’aurait produit une bombe à ce moment. Mais rien. Ils dépassent le camp, survolent le village et alors succession de bruits sourds suivis de quelques nuages de fumée. Je regarde ma montre : 1 heure. Première scène de guerre. Quelques rafales de mitrailleuse puis ils disparaissent. Flourens aussitôt parti avec sa fidèle Citron. Revient très vite en criant le« bungalow est en feu ». Je prends ma voiture, m’en vais voir… effectivement bungalow à moitié détruit. J’apprends que La Caille est blessé ainsi que d’autres. A ce moment, un indigène me montre un point du ciel. Encore un avion! Je pousse sur l’accélérateur pour revenir auprès de ma compagnie. Mais trop tard. L’avion approche. De peur qu’il ne repère ma voiture en marche je m’arrête. Vais me terrer dans un fossé. Toutes les mitrailleuses de DCA — qui étaient restées muettes la première fois — entrent en action sans atteindre leur cible. L’avion disparaît. Je reviens au volant. Rien à faire. La bagnole ne démarre pas. Je retourne au camp à pied. Vais aux nouvelles : officiers et sous-officiers qui prenaient l’apéritif au bungalow ont entendu les avions, sont sortis sur le pas de la porte. Une bombe est tombée toute proche, incendiant une auto qui vola en éclats. Résultat : un capitaine médecin tué (il revenait de Paksé où avait passé la matinée). La Caille blessé sérieusement. Le capitaine du service géographique rencontré dans la brousse et de retour à ST blessé. D’autres encore du bataillon — et deux femmes de sous- off. (interdit d’aller au bungalow — interdit de faire venir sa femme!). Aussitôt rumeurs que avions allaient revenir à 5 heures. Le capitaine fît même passer un mot d’ordre à ce sujet ! Naturellement ne revinrent pas. Réduit abandonné. Constructions de tranchées. Vers 7 heures hydravions sanitaires arrivent de Saigon, et décollent 1 heure plus tard avec les blessés les plus graves. Tour de veille la nuit auprès du capitaine médecin. Mon tour de 1 heure à 3 heures. Dans petite infirmerie indigène. Très triste. Petite pièce. Le capitaine en uniforme, tête bandée, quelques mauvaises bougies, guirlandes de feuilles de palmiers. Dehors nuit magnifique.

Lendemain ordre de disperser les compagnies, de construire abris à munitions, etc. Comme officier de permanence, je surveille le ciel de 1 heure à 3 heures — après avoir envoyé un télégramme rassurant à Silvestre en réponse au sien où il demandait de mes nouvelles. Les mitrailleuses étaient prêtes cette fois!

Choisi nouvel emplacement pour compagnie dans des taillis près d’un ruisseau. Puis toute la journée du dimanche à nous installer. Va-et- vient du camion, construction de popote, etc.

Rude et dure journée. Vers 7 heures du soir le capitaine me fait appeler. A reçu message de Paksé demandant qu’une compagnie soit tenue prête à partir. C’est ma compagnie, qui dans l’ordre de bataille, figure la lre. Nous avions déjà eu une alerte de ce genre qui n’avait abouti à rien. Je vais néanmoins prévenir les sous-oft. de la compagnie. Vers 11 heures comme je me couchais, ordre définitif arrive. Départ fixé à 2 heures du matin. Du bataillon je cours en hâte à la compagnie à travers le long et sinueux sentier. Impossible de trouver Le Thong, l’adjudant indigène, en ville! Charge Riel des munitions enterrées depuis la veille dans un nouvel abri à l’intérieur du camp (abri que nous avions construit à la hâte depuis bombardement). Difficile de réveiller les tirailleurs, fatigués par leur longue journée de travail. Charge Valentin de tout matériel cuisine, etc., Frégoli, le caporal-chef corse, du matériel. Reviens faire mes bagages dans ma case. Fais plusieurs fois la navette entre case et compagnie. Au cours d un voyage, alerte aérienne! (garde à vous par clairon). Et de fait un avion nous survole (plus tard apprends que c’était hydravion sanitaire allant chercher Rougier à Paksé). Il faut que •a compagnie se prépare dans l’obscurité. Les J amions arrivent ; la compagnie pas prête. Affo- ement, désordre, trop de matériel, me fâche contre Valentin, un cuisinier mange, Dunois se fâche contre moi. Finalement nous partons. Passage du bac en pleine nuit. Rassemblement sur l’autre rive de la Sé Kong. Précautions de DCA (FM en batterie dans chaque camion). Repartons. Bientôt le jour se lève. Forêt clairière. Ravitaillement en essence à Fiat Saï Konné (et café), où est stationnée la 2e compagnie (Héré- Ricœur-Holmes). Je hâte le mouvement — craignant d’arriver trop tard à Paksé. Voyage continue sans encombre. Arrivons Paksé vers 11 heures — par route monotone et poussiéreuse. Ponts étroits que les chauffeurs annamites traversent sans ralentir, parfois en montant sur les espèces de trottoirs qui les bordent de chaque cote.

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