ANNÉES DE GUERRE AUX PHILIPPINES 1941-1945 (LXIV)

26-12-1944. La journée d’hier très réussie. Anne et les enfants de bonne heure à la messe (au Muséum de l’Université, sorte de vaste hall rempli d’animaux empaillés). Pendant ce temps je inets un peu d’ordre, coupe un arbuste (ricin ?) qui poussait en bordure de notre air raid shelter. Anne de retour, nous fixons notre arbre dans une caisse que nous plaçons sur son lit. Puis décora¬tion avec petits Pères Noël qu’elle avait faits elle-même le soir, et aussi avec guirlandes en papier, boules multicolores et neige… Très réussi. Malheureusement vers 10 heures les belles feuilles se sont alanguies les unes après les autres et à partir de midi notre bel arbre était en piteux état. Nicolas apporte le breakfast vers 9 heures. Dis¬tribution de cadeaux bien empaquetés au pied de l’arbre. Joie. Nicolas me donne un petit cendrier en argile. Tika un couvre-livre brodé de sa main, Anne un cigare et quatre cigarettes ! Le tout accompagné de Christmas cards, fort bien dessi¬nées par les deux enfants. A Sébastien j’avais donné une brouette faite avec une vieille caisse, à Tika du fil à broder, à Nico des clous et son marteau réparé. Pour Anne rien, sinon une pro¬messe de turquoise pour l’avenir. Au breakfast, du lait de coco sucré avec du chocolat ! du café. Les enfants partent ensuite au play house (Tika danse) où distribution de « bucayo », c’est-à-dire bonbon de sucre à la noix de coco. Je reste à surveiller le pauvre caneton qui cuit dans le four, farci de camotes prises du jardin. Passe voir J. B. Optimisme général, « merry Xmas », etc. Tout le monde de parfaite humeur insistant sin¬cèrement que c’est le meilleur Noël. Et de fait pendant la nuit des tracts avaient été jetés par un avion américain, la meilleure des surprises. Sorte d’image de première communion suivie des vœux des troupes américaines de « libération » « for the fulfilment ol the most fervent hope of the coming new year ». Rumeurs excellentes. Corregidor évacué par Nips. Les Américains sur Luçon, etc. Bon déjeuner. Visite de Kay, puis de nos autres connaissances (Waddington, Grusli, Bretenoux dont la touche est plus pittoresque que jamais : une musette d’où émerge un, une sorte de boîte à dessin qui ne le quitte pas, plus myope et bon type que jamais). Anne dis¬tribue à chaque enfant un petit morceau de gâ¬teau, une petit Père Noël. Quelle générosité ! Je vais à l’hôpital apporter bouillon à Mrs. Cren shaw, au P. Beaudry. Rencontre la tribu Daniel, vois Harris, l’ombre de lui-même. Mais tout le monde est très heureux. A dîner double por¬tion d’un excellent fried rice, rempli de corned beef, de canotes. Les 4 000 estomacs de Santo Tomas pleins et contents pour une fois (avec A. avions réveillonné en partie dans le shanty, en partie sur les marches de l’escalier au clair de lune, d’un bouillon, d’une salade de canotes, talinum, des deux tiers d’une boîte de corned beef, d’un gros morceau de bibinga. Exquis, plantureux. Maxie, notre voisin d’en face qui ne nous dit jamais mot, est venu ensuite s’asseoir avec nous !). Enfants ont eu un bon Noël. Gâ¬teaux et lait de la ligne le soir, en plus de fried rice. Insistent tous que c’était le meilleur Noël.
Ce matin, air raid, mais pas encore d’avions si ce n’est cinq chasseurs qui sont passés vers 10 heures. Ai planté quelques pieds de talinum, coupé du bois. Douche bienfaisante et mainte¬nant repos, tandis que la pauvre A. lave et Tika raconte une histoire à Sébastien, tout en tricotant et que Nico fait des avions en carton…
Dimanche 7-1-1945. Grand excitement depuis hier, quand vers 7 h 30 les avions américains sont revenus bombarder et mitrailler, alors que nous commencions notre travail quotidien au sw territory. Peu d’avions, mais activité assez constante. Bretenoux au petit déjeuner. Le signal de la ville n’est pas levé pendant la nuit et ce matin la ronde continue de bonne heure, plus régulière qu’hier. Exquis breakfast c’est-à- dire café, lait de coco, farine de riz, et un petit morceau de bacon chacun. Vers 10 heures une vingtaine de bombardiers quadrimoteurs passe au-dessus de nous « vastes oiseaux des mers » dans un ciel ponctué de flocons de fumée grise, provenant des inefficaces batteries antiaériennes. Enfin les Japs du rez-de-chaussée de l’Education building s’en vont aujourd’hui… jetant par¬dessus bord tout excès de bagages. Et les gosses du camp d’aller récolter leur part de butin. On vient de nous affirmer qu’on avait enfin débarqué à Luçon. Je n’ose encore me laisser aller à la joie. Anne en est convaincue. J’avoue que tout paraît l’indiquer. Tout le monde s’y attendait, mais au fond de moi je doutais.
L’année nouvelle s’annonce bien. Elle a fort bien commencé pour nous d’ailleurs avec le 31 au soir un petit réveillon de « pink rice » (riz salade, saumon) suivi le 1er janvier d’un poulet bouilli et d’une tarte pour lesquels nous avions convié Bretenoux. Nourriture bien améliorée depuis Noël. Diminution de riz, mais les Japs nous donnent du « soya meal » qui permet à la cuisine de préparer une bonne soupe à déjeuner, et surtout des canotes bien plus nourrissantes et plus copieuses que les rations de riz de naguère. Toujours fatigués, mais nous tenons le coup. Anne surtout inlassable, débordant d’énergie, gaie, chantant : « V’ia que ça commence, j’aperçois un jambon de Mayence. » Chaque soir après le coucher des enfants, nous nous asseyons dans notre jardin, d’abord devant la maison, maintenant derrière sous les bananiers, parmi nos radis qui poussent bien, sous un ciel constellé. Vers 8 h 30 nous allons sagement nous coucher, tombant de sommeil après avoir avalé deux petites galettes à la cassava et fumé une cigarette. Le dernier chapitre a-t-il commencé ? Nous le saurons bientôt.

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