ANNÉES DE GUERRE AUX PHILIPPINES 1941-1945 (X)

Ils sont là.
L’angoisse fait place à un certain soulagement.
D’abord le pillage organisé a cessé. Ensuite, jusqu’ici ils paraissent se comporter comme des êtres à peu près normaux. Les civils ne semblent pas les intéresser. Ils ne violent pas les femmes, ne mettent pas le feu aux maisons, ne se livrent pas à des orgies de whisky, ne pillent pas les boutiques. Ils rassurent la population par des proclamations bienveillantes, et timidement les habitants se risquent à sortir de chez eux. Ils regardent avec curiosité et surprise leurs conqué-rants. Dieu qu’ils sont laids, qu’ils sont petits. Ils portent des shorts trop longs, qui ne cachent toutefois pas assez leurs jambes trop courtes et arquées. Leur démarche est lourde, maladroite, comme celle de ceux qui portent des chaussures trop lourdes. Les officiers sont encore alourdis par ce sabre trop long qui pend à leur côté et dont on a l’impression qu’il va les faire tomber. Leur figure ne vaut guère mieux. Ces Japonais ressemblent tout à lait aux caricatures qu’en faisaient les journaux américains : crâne rasé, lunettes, une bouche toujours ouverte qui laisse voir d’énormes dents.
4-1-1942. Me suis levé de bonne heure ce matin. A 7 heures il fait à peine jour. Suis allé au marché. En route, suis passé devant trois postes japonais. Je n’ai été ni arrêté, ni fouillé, alors que la plupart des Philippins qui passaient étaient sommairement fouillés. Au marché, beaucoup de monde, peu de vivres. Ni riz, ni fruits, ni légumes. Prix hors de proportion. Un moment de panique lorsque nous entendons une rafale de mitrailleuse.
Le journal paraît sur une feuille. Il contient les prescriptions établies par le commandant en chef de l’armée d’occupation. Celle-ci occupe, entre autres, le Manila Hôtel et le Bay View.
De retour ai téléphoné à mon hôtel d’où, m’apprend-on, Américains et Anglais sont tous partis (?).
Le « looting » a enfin pris fin. Véritablement scandaleux des autorités philippines et de la police en particulier. On fait queue chez les boulangers, car les ventes de riz ayant provisoirement cessé, les Philippins mangent du pain. Il faut voir ces vieilles femmes se crêpant le chignon pour être servies, les entendre se chamailler, discuter les prix et protester.
Radio Manille toujours muette. Le soir nous écoutons Londres et Tokyo. L’USAFFE résiste encore, pas très loin de Manille.
Dans l’ensemble, l’occupation se serait faite dans le calme et sans incidents — si ce n’était pour le pillage de ces magasins chinois — et même philippins. Les enfants font un raffut de tous les diables dans ce nipa hut où je suis.
Cet après-midi ai été visiter l’église voisine, où flotte depuis hier le drapeau du général Franco. L’extérieur est tout rose. La façade est de style rococo, très travaillée, quelques plantes grimpantes s’échappent des poutres de-ci de-là. L’intérieur est hideux. Des statues coloriées dans tous les coins, un autel ruisselant de ferblanterie, de fleurs en papier, de statuettes qui paraissent avoir été trempées dans des teintures multicolores. Sur les murs et sur la voûte, des fresques comme à la Chapelle Sixtine ! représentant des anges, des saints. Imagerie de carte postale. Des femmes agenouillées, la tête couverte d’une mantille noire.
5-1-1942. Ce matin, au marché, de l’autre côté de la rivière. Du poisson, du porc, peu de légumes, pas de riz. Pas de soldats japonais. Journée calme. Les soirées sont exquises, fraîches. Vers 5 heures tout est baigné dans une lumière très douce. De la route, notre petit bungalow avec son toit de chaume, ses vieux murs qui le clôturent, la verdure qui l’entoure de tous côtés ressemble à quelque vieille et exquise maison provinciale. L’église et son clocher pointu ajoutent à l’illusion et l’on se croirait en Europe plutôt que sous les tropiques.
La question de la nourriture sera très préoccupante surtout pour les enfants qui seront privés de lait. Mes hôtesses s’en inquiètent vivement, car elles n’ont pas fait de provisions suffisantes.
Par téléphone nous apprenons que les Anglais et Américains sont emmenés par les autorités nippones pour « register », et que cette formalité risque de durer plusieurs jours. Nouveau souci. Que faire des enfants, faut-il préparer une valise remplie de provisions, ainsi que du matériel de couchage y compris moustiquaires ! Je tâcherai d’aller me renseigner en ville demain à ce sujet.
Ce soir nous avons écouté Radio Saigon, donnant consciencieusement les communiqués des deux côtés. La situation des Anglo-Saxons n’est pas brillante dans le Pacifique, et les Anglais reculent chaque jour en Malaisie. Réflexions mélancoliques autour de la lampe sur le temps qui passe, la durée de la guerre, la disparition de la flotte américaine. Où est-elle, celle-là ?

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