ANNÉES DE GUERRE AUX PHILIPPINES 1941-1945 (XI)

8-1-1942. Toujours à Santa Ana. Un peu surpris d’être encore en liberté. Ce matin L. R. vient voir A. B. et est peu encourageant sur mon sort. 11 est accompagné de sa jeune et charmante femme, et d’un commandant du Sikiang, qui a été blessé au bras lorsque son bateau a été bombardé par les Japs. Ils portent chacun une barrette tricolore. L. R. Paraît agité. J’apprends plus tard qu’il s’est montré dans toute cette histoire extrêmement chic.
Hier après-midi, ma première sortie en ville pour aller chercher du lait à Ezcanagua. Je prends le long tram orange qui part de Santa Ana. La rareté des voitures surprend ainsi que l’absence de« Blancs ». Toutes les autos qui circulent sont munies d’un fanion japonais. Quelques autres arborent la croix gammée, le drapeau espagnol ou suisse. Ne suis pas inquiété en cours de route. De-ci de-là des bâtiments occupés par les Japonais, la YWCA, le Jaï Alaï, etc. Devant le Jaï Alaï queue interminable de Philippins achetant du riz (rationné). Devant Nestlé on se bat presque, mais j’obtiens mes caisses facilement. Je reviens en calamata, me fais arrêter devant une gare par une sentinelle japonaise doublée d’un civil (un Chinois, je pense) qui fait l’interprète. Ce dernier me demande : « Americano ? » Jerépondsen montrant mon passeport. La sentinelle a l’air d’un bon jeune garçon, aux joues grasses et à la mine souriante. Elle me laisse repartir sans me faire la moindre difficulté.
Ce matin je retourne en ville. Escolta sans une voiture. Très peu de magasins ouverts (suisses, philippins, indiens). Beaucoup de monde, des Philippins et des neutres. Un Espagnol que je connais me dit : « Glad to see you out. » On a l’air de rescapés d’un naufrage — tous les Améri-cains et les Anglais y compris femmes et enfants étant internés à Santo Tomas. Les Japonais foisonnent et achètent dans les magasins. Ils se comportent très correctement et paraissent faire assaut de politesse. De Saint Jones Bridge, le spectacle est celui de la ruine. Sur la rivière trois ou quatre bateaux échoués. Leur structure supérieure est calcinée. Du côté de la ville ancienne, les ruines de Santo Domingo, des bâtisses noircies par les flammes.
J’arrive au LW Hôtel où ne restent plus que les neutres. L’hôtel étant réquisitionné, ils déménagent. Le monsieur suédois discute tranquillement avec un officier japonais qui se montre très poli.
Dans notre quartier, tout est très calme et nous faisons chaque jour une promenade aux alentours de l’église espagnole de Santa Ana ou au bord de ia rivière, sale et nauséabonde mais dont le spectacle paraît enchanter les enfants. L’église est construite en briques rouges. Une de ses façades doit être assez ancienne, ses fausses colonnes, son ornementation compliquée trahissent le style espagnol baroque que l’on retrouve partout aux Philippines. Son clocher est en tôle grise qui, de loin, rappelle l’ardoise si bien que, vue avec quelque recul et sa façade cachée par les bouquets d’arbres, l’église ressemble à s’y méprendre à une église de village en France.
Rien ne rappelle les tropiques et la fraîcheur de la saison aide à l’illusion.
10-1-1942. La nouvelle situation, si elle ne comportait pour l’avenir tant de menaces, serait du plus haut comique. Devant le Bay View où vont s’enregistrer les « third parties » on rencontre quantité de Juifs exhibant avec fierté un passeport allemand — ceux-là mêmes qui, pour éviter quelques jours auparavant l’in-ternement par les autorités américaines, se montraient plus anti-nazis que les Américains eux- mêmes ; je retrouve F. R., naguère si satisfaite de son passeport britannique. Elle s’est fait délivrer un certificat par le Club russe établissant qu’elle est Russe, et sur sa fiche qu’elle remplit devant moi, elle écrit le nom de son premier mari, qui était Russe, se gardant bien de parler du second, un Australien. Par elle j’apprends que V., qui passait jusqu’à présent pour un bon citoyen de la République des Etats-Unis, a échappé à l’internement à Santo Tomas en se prétendant Autrichien — et de fait c’est un Juif autrichien. Quant à son exubérante épouse, elle est tout à coup devenue Philippine. L’un et l’autre, avant et au début de la guerre, étalaient leur patriotisme américain avec une insolence de nouveaux riches et faisaient preuve à l’égard des étrangers d’une méfiance presque toujours injustifiée. O ironie !
Les rues, vidées d’Anglo-Saxons, présentent un spectacle étrange. Les « Blancs » sans se connaître échangent de longs regards où perce la satisfaction réciproque d’être en liberté. Chacun ou presque fait son marché.
Les Philippins se comportent « gentiment ». Au marché où je vais chaque matin, ils me connaissent et me font un accueil sympathique. Dans l’ensemble ils sont, je crois, indifférents à la situation.
Dans le journal, on apprend ce matin que l’internement des Américains et Anglais est une mesure de protection prise à leur égard et que ceux qui sont encore libres doivent aller se placer « under the protective custody of the Japanese Army » avant le 15 janvier. Voilà tout le monde fort ennuyé à la maison. Il y a 5 000 internés à Santo Tomas y compris toutes les femmes et tous les enfants anglo-saxons. Il faut apporter son matériel de couchage, la cuisine, de la nourriture, des effets, etc. Les Japonais ne fournissant rien, il y a là un problème matériel bien compliqué. Nous discutons la chose un peu comme s’il s’agissait des préparatifs d’un voyage. Mais quel voyage pénible et dangereux pour ces quatre femmes et ces sept enfants ! Nous en rions cependant tant la chose paraît extraordinaire, invraisemblable. Couteaux et fourchettes sont prohibés. L’argent diminue, mais les banques restent closes. Comment va vivre tout ce monde ?
La bonne humeur règne cependant malgré l’épée de Damoclès qui pend sur notre tête, malgré le regret tantôt de n’avoir pas été en Australie, tantôt d’avoir quitté Bagnio.

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