ANNÉES DE GUERRE AUX PHILIPPINES 1941-1945 (XII)

12-1-1942. Rien de nouveau en ce qui me concerne. Vie simple, nouvelle pour moi, partagée entre le marché, le nettoyage des ordures, des travaux de jardinage, car nous allons avoir un potager dans un coin du jardin, où nous planterons du maïs et des carottes.
Hier matin me suis enfin fait enregistrer au Bay View Hôtel ! Les autorités japonaises sont dans le bureau de la direction. Deux jeunes filles japonaises, grassouillettes et souriantes, prennent la fiche où j’ai donné mon nom, nationalité, etc., ainsi que mon passeport qui m’est rendu quelques minutes après, muni de la photo et d’un visa japonais.
Dans un coin des officiers rient, boivent du thé et fument des cigarettes. Un civil donne des renseignements avec affabilité aux bonnes sœurs espagnoles et belges qui comme moi sont venues se faire « enregistrer ».
Le spectacle de Manille vidé d’Anglo-Saxons est curieux. Beaucoup de saleté dans les rues, le service municipal d’enlèvement des ordures étant suspendu, faute de camions. La population est tenue de brûler ou d’enterrer les ordures… Les pelouses qui bordent la ville clôturée, naguère si vertes, sont maintenant toutes jaunies. Dans les rues beaucoup de voitures portant trace d’acci-dents sont abandonnées sur place.
Queues interminables devant les centres de distribution de riz, sévèrement rationné.
Pour avoir quelques renseignements sur ce que doivent faire mes compagnes britanniques, je vais à l’Université des Philippines occupée par les Japonais. Je demande à la sentinelle si je peux entrer. Elle ne comprend rien. Un officier arrive qui parle quelques mots d’anglais. Il a un large sourire, ne comprend pas bien ce que je veux et finalement s’extasie sur ma haute taille ! A une autre porte j’obtiens enfin le renseignement demandé et qui m’est donné au milieu de rires, de sourires, un instant interrompus par un garde- à-vous rigide provoqué par le passage d’un officier.
Vagues rumeurs courant le marché au sujet de renforts reçus par I’USAFFE. Je suis sceptique. Les Américains tiennent encore dans la presqu’île de Bataan près de Corregidor. Toute la nuit et de bonne heure ce matin bruit de canonnade dans le lointain.
Le ciel est fréquemment parcouru par de lourds bombardiers japonais qui volent très bas. Grosse impression.
Chacun chez nous est gai et souriant. A. B. me raconte des histoires sur M. Bouts et ses excentricités.
14-1-1942. Journée remplie d’événements. Jusqu’à 10 heures rien d’anormal. Marché, break- fast, nettoyage. A 10 heures Betty reçoit un coup de téléphone d’un de ses amis interné à Santo Tomas, lui disant qu’il est absolument nécessaire qu’elle et ses amies s’y rendent au plus tôt. Consternation générale. Nous faisons les paquets – caisses de lait pour les enfants, conserves, moustiquaires, literies, etc. Nous trouvons le temps de déjeuner en vitesse et à 1 heure nous voilà installés dans cinq carratellas avec les sept enfants. Des matelas sont attachés derrière chacune des voitures, des lits de camp, des caisses dépassent de chaque côté, et notre caravane s’en va au petit trot à travers les rues populeuses de notre quartier, attirant la curiosité et le sourire des passants. Nous traversons une bonne partie de la ville, passant devant de nombreux immeubles brûlés non par les bombes mais par la bande de pillards qui s’en est donné à cœur joie entre le départ des Américains et l’arrivée des Japs. Les sept enfants sont très heureux de cette promenade en voiture.
Nous voici enfin devant les grilles de Santo Tomas. La sentinelle japonaise finit par nous laisser entrer. Immense jardin où beaucoup de monde est couché. Impression de dimanche au Bois. Un homme, le torse nu, prend un bain de soleil. Dans un coin d’autres jouent au ballon. Des femmes en slacks, rouge aux lèvres, se promenant comme dans une ville d’eau élégante. Beaucoup d’hommes non rasés. Devant le bâtiment central nous nous arrêtons, déchargeons notre matériel dans le hall. Beaucoup de monde, hommes, femmes, enfants, passe et repasse. Les uns propres, bien habillés, cherchant à ne pas « se laisser aller ». Les autres négligés, hommes non rasés, femmes décoiffées.
Je reconnais des visages amis. « O, we are fine » et « Could be much worse ». De fait quelques-uns sont bronzés et paraissent aussi insouciants que naguère. Mais la plupart sont inquiets au sujet de la nourriture pour le futur. Un soldat japonais fouille sommairement les effets apportés. Il examine scrupuleusement un pistolet d’enfant qui est dans une caisse de jouets.
Pendant qu’A. B. attend son autorisation de sortie, car ayant un enfant de moins d’un an elle n’est pas obligée de rester à Santo Tomas, plusieurs connaissances m’approchent et me demandent à voix basse des nouvelles. Je ne peux leur en donner que de mauvaises. Un magnifique Américain aux cheveux blancs, au teint rose, paraît particulièrement anxieux de savoir si, comme le bruit en a couru à Santo Tomas, les Australiens ont effectivement débarqué aux Philippines. Je suis contraint de lui enlever ses illusions et il s’en va, non sans me remercier chaudement et sans m’avoir dit qu’il fallait se méfier des espions à l’intérieur du camp même.
D’autres camarades viennent me demander de leur apporter des fourchettes, tasses, shorts, conserves…
A. B. revient, son autorisation en main. Elle est bouleversée car elle a visité le pavillon où femmes et enfants sont entassés les uns sur les autres dans la chaleur. A., si courageuse, s’est elle-même, paraît-il, effondrée devant le spectacle et à l’idée d’avoir à rester dans cette saleté pendant une période indéfinie.
A. B., les enfants et moi reprenons une cala- mata, rechargeons valises, matelas, moustiquaires et revenons dans notre paisible Santa Ana — tout heureux d’être en liberté… For how long, that’s the question. A. B. devra aller se faire enfermer à Santo Tomas lorsque le petit aura un an, c’est-à-dire fin février. Mais d’ici là peut-être pourra-t-elle se débrouiller ?

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