ANNÉES DE GUERRE AUX PHILIPPINES 1941-1945 (XIII)

16-1-1942. Hier retourné à Santo Tomas porter quelques provisions pour Angela. Très déprimant. Queue interminable au milieu des Philippins, dans la chaleur et la poussière. Impossible d’approcher les prisonniers que l’on voit derrière des cordages à 50 m. Mon paquet est examiné par un Américain et ma bouteille de gin est refusée. Le service d’ordre est assuré par les internés eux-mêmes.
Dans les rues, plus de mouvement, mais dans Escolta, le silence est impressionnant. Longue troupe de soldats japonais sans armes. La petitesse de leur taille et leur jeunesse frappent. Ahurissant de penser que ces petits bonshommes sont venus à bout des gigantesques Américains, en moins de trois semaines. Journées calmes – douces – heureuses. Jusqu’à quand ? Ce matin ai aperçu de loin les deux frères I., l’air épanoui. Leur boutique, quoique anglaise, est réouverte.

17-1-1942. RAS. Hier après-midi, été voir notre voisin et propriétaire, M. R. Il est sujet britan-nique mais sa mère, très âgée, est espagnole et sa femme italienne, grâce à quoi il a réussi à éviter l’internement. Mais il vit en proie à la terreur, n’osant pas sortir de chez lui si ce n’est pour venir chez nous parfois, et encore, en évitant la route et en passant à travers bambous et terrains vagues. Sa maison est meublée de façon hideuse, et je suis heureux de rentrer et retrouver l’atmosphère sereine et douce qui règne ici, grâce à A. B.
A. B. danse à ravir. Tout ceci me paraît incroyable.

18-1-1942. Dans l’après-midi d’hier, vers 6 heures, je reviens d’une petite promenade avec Colia et approchant de la maison j’aperçois R. qui me fait signe. Sans prendre la peine de me dire bonjour il me dit qu’il vient installer sa vieille mère chez nous. « It has to be done immediately. » Je reste interloqué. Il m’explique d’une voix excitée et avec ses gros yeux sortant de la tête, que son père, qui avait été interné à Santo Tomas, a été relâché et qu’il est revenu habiter à nouveau chez lui ; sa vieille mère ne s’entend pas avec son père et ne peut pas rester dans sa maison, aussi faut-il qu’elle vienne habiter chez nous. Pas un mot d’excuse, je n’en crois pas mes oreilles mais quelques instants plus tard je vois arriver une vieille femme toute ridée, les cheveux décolorés, suivie d’un boy chargé d’un matelas, et d’un chien ! Je vais annoncer cette mauvaise nouvelle à A., consternée. Puis je commence à discuter avec R. et proteste. Il me parle d’ « emergency », de « coopération » et me dit textuellement que si sa mère ne reste pas dans le quartier il sera fusillé par les Japonais ! On le sent en proie à la plus grande panique. Son père lui a raconté qu’à Santo Tomas la vie devenait de plus en plus dure, que les Japonais imposaient de nouvelles restrictions aux prisonniers et qu’ils se saisiraient du moindre prétexte pour fusiller tout le monde ! Ce R. est plus abject que le dernier des Philippins, et j’aimerais le lui dire, mais après tout il est le propriétaire, et il ne nous fait pas payer de loyer depuis l’occupation ! La vieille dame s’installe, « my old lady », comme il dit. Je vais prendre possession de la maison du boy adjacente à la villa. C’est une Espagnole, aux cheveux teints, la figure ridée comme la plus vieille des pommes, les lèvres rougies ; elle parle anglais avec l’accent philippin. La nuit son boy et son chien sont cou-chés au pied de son lit. R. reparti, il nous a téléphoné vers 8 heures du soir, nous avertissant que des Philippins à l’allure suspecte se dirigent vers notre maison ! A. et moi rions comme des enfants et ne trouvons pas de mots assez sévères pour qualifier notre triste propriétaire.

Au demeurant cette vieille ne sera peut-être pas trop gênante, mais je crains qu’elle ne soit bavarde. Elle a peur des voleurs, et nous raconte avec satisfaction comment sa maison a été pillée récemment. Dans une demi-obscurité elle a tout d’une sorcière.
Mot de Colia l’autre soir. Il appelle sa mère pendant la nuit et lui dit, terrifié : « Maman, il y a une étoile dans la chambre. » A. regarde. L’étoile n’était qu’une luciole égarée !

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Ce matin longue visite de M. L. R., sa femme, et le commandant du bateau. Lui est très typiquement « français », a la parole vive et ne manque pas d’esprit. Il lève les bras au ciel en parlant des Américains, ces enfants qui restent incurablement enfants, qui ont, comme nous, commis la faute de faire la guerre sans en avoir les moyens ou plutôt sans savoir utiliser les moyens en leur possession. Il s’échauffe en parlant, et dit beaucoup de choses justes sur la discipline et la démocratie. Roosevelt et Churchill n’ont rien compris, dit-il, ce qui est vrai du premier, je crois. Il se trompe en disant que les Etats-Unis auraient dû donner aux Philippins leur indépendance et ne plus se préoccuper de l’Extrême-Orient, mais du train où vont les choses, il a peut-être raison.

La maison était aujourd’hui dans un état indescriptible. En plus des enfants, dont l’une, T., est malade et garde le lit, il y avait dans un coin notre vieille sorcière fouillant dans ses armoires et se plaignant de la disparition d’assiettes et autres objets, son boy se prélassant dans un fauteuil, un chien noir, affamé et en quête de miettes, puis arrive le fils R., plus nerveux que jamais, de méchante humeur, suivi de boys, muni d’un filet fixé à l’extrémité d’une longue perche et aidé de Domingo, son boy, le plus abruti de tous les boys d’Extrême-Orient, il se met à pourchasser les pigeons, nos braves pigeons, tellement affolés qu’ils viennent se réfugier dans la salle à manger.

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