ANNÉES DE GUERRE AUX PHILIPPINES 1941-1945 (XIX)

Ce matin, A. B., munie du certificat que lui a délivré L. R., s’en va faire des démarches pour obtenir une prolongation de sa « permission » qui expire à la fin de ce mois. Je l’accompagne. Nous allons d’abord à Santo Tomas Université. Nous entrons et A. demande au poste de garde si elle peut aller jusqu’au bâtiment central pour exposer sa requête. Mais le Japonais en civil lui répond qu’il faut aller à la police militaire, à Fort Santiago… Du poste de garde nous voyons des jeunes gens américains faire la « corvée de quartier »… A côté de nous une jeune Anglaise, la femme d’un agent de la Hong- Kong Bank, tient un bébé dans ses bras. Elle attend que son mari vienne la voir… Dans le journal, on nous apprend que trois Anglais qui ont cherché à s’évader de Santo Tomas ont été repris et fusillés, ce qui aurait mis les internés américains en fureur, non contre les Japonais mais contre les Anglais.
Nous prenons donc une nouvelle calesa et allons à Fort Santiago, intra muros, traversant les quartiers incendiés et brûlés, longeant une file de Philippins, longue de 800 m, qui font queue en plein soleil pour obtenir un certificat de résidence… Je doute qu’il faille moins d’une journée entière d’attente debout pour obtenir ce précieux papier. Nous entrons au bureau des renseignements ; à une table un jeune officier japonais est assis entouré de deux ou trois civils qui font l’interprète. Tout se passe correctement, mais A. B. a du mal à se faire comprendre. Après une demi-heure de discussions et d’attente, le Japonais prend copie du permis et fait savoir à A. qu’il lui faut revenir demain.
Nous revenons vers le centre de la ville, au- dessus duquel flotte un ballon muni d’une longue banderole avec les mots « Singapore falls ».
Escolta, rencontre du capitaine Arando, excommandant de YElcano, ravissant bateau qui faisait du cabotage à travers les îles. Il est très maigre, sa chemise est déchirée, il me raconte que VElcano a été coulé à Cebu, que le Lagaspi a subi le même sort, et qu’il ne reste plus aucun bateau de ce genre. J’en ai beaucoup de peine.
Mauvais déjeuner dans un restaurant de l’Es- colta où nous rencontrons de B. Puis courses et, pour faire plaisir à A.B., cinéma. La première fois depuis l’occupation japonaise. Salle réfrigérée, pleine, film américain idiot… Avec de B. nous discutons sérieusement la fabrication de pain d’épice, de « peanut butter »…

Voir plus: 17 jours vietnam | Tour velo Ninh Binh 2 jours | voyage combiné vietnam cambodge 3 semaines | Randonnée à ha giang |
L’affaire du sucre, après maintes hésitations, est abandonnée, l’origine de la marchandise rendant l’opération risquée.
Nuits et matinées très froides. 18 °C à 7 heures du matin. Je gèle sous ma véranda et la contem-plation de la Croix du Sud n’apporte aucun réconfort.
21-2-1942. Hier de B. à déjeuner. Est resté tout l’après-midi… A. B. fait du pain d’épice excellent, et je cherche à le lui vendre. A défaut d’autres affaires en voici une qui pourrait être rémunératrice sans nous donner trop de mal. J’essaie de gagner quelques sous avec du savon.
La semaine prochaine sera très importante pour A. et moi et apportera une solution à trois questions aussi préoccupantes l’une que l’autre : l’internement de A. B., la question argent et une autre encore, last but not least.
Vais cet après-midi au « Congress Hôtel » où Mme D. tient un salon de thé. J’espère qu’elle pourra nous donner sa clientèle pour le pain d’épice. Il paraît qu’à Santo Tomas depuis l’évasion de sept jeunes gens australiens, dont trois ont été repris et fusillés, Anglais et Américains se disputent cordialement. Ils n’ont à être fiers ni les uns ni les autres. Depuis la reddition de Singapour, les Japonais ont débarqué à Timor. La carte gigantesque affichée placé Lawton se couvre chaque jour de nouveaux petits drapeaux japonais, devant l’œil observateur des badauds. Cependant les Américains résistent encore et notre boy écoute sans vergogne la station de TSF des forces américaines.
22-2-1942. Dimanche. Mes ressources pratiquement épuisées. Matinée passée à acheter du savon, honeyco. Après-midi très calme. Assis sur l’escalier de la véranda, me suis essayé à faire de l’aquarelle. Temps exquis. Vent continu et frais, ciel bleu pâle, verdure étincelante. A 2 heures survol de dix avions japonais. Tous mes espoirs reposent sur le pain d’épice ! et aussi sur une petite affaire de whisky qui doit se dénouer demain, mais dont je mets en doute le résultat final. Les enfants insupportables par moments, Tica surtout. A. B. toujours charmante, s’occupant avec amour de son Sébastien, partageant son temps entre la cuisine, les soins aux enfants…
25-2-1942. Journées épuisantes. Chaleur, enfants, domestiques… La fabrication du pain d’épice donne beaucoup de mal à A. B., et hier et avant-hier soir avons travaillé tous deux à la cuisine jusqu’à près de 11 heures. Assez facile de persuader les pâtissiers de la ville de faire l’essai. Les va-et-vient en ville sont fastidieux, inconfortables, lents et coûteux, tournées cruciales pour A. et moi. Une question au moins paraît réglée. A. n’ira pas à Santo Tomas ; ce matin avec un mot de recommandation de L. R. elle a été voir un colonel japonais qui l’a autorisée à rester dehors et s’est montré très aimable.
27-2-1942. Les ponts et les rues menant à l’Escolta sont barrés. Barrages dus, selon les uns, à l’arrivée du général qui a pris Singapour et qui a promis de faire tomber Bataan en huit jours, faute de quoi il ferait hara-kiri, les autres aux funérailles du commandant en chef qui se serait suicidé parce qu’il n’a pas pu prendre Bataan.
Enfin, à l’arrivée d’un prince impérial, hypothèse plus plausible.
Toujours est-il que depuis hier jusqu’à aujourd’hui 1 heure, difficile de circuler.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*