ANNÉES DE GUERRE AUX PHILIPPINES 1941-1945 (XVI)

Quelle ironie de songer que trois semaines auparavant il s’agissait d’avions japonais et de DCA américaine. C’est l’inverse maintenant. La lumière a été coupée.
Une demi-heure plus tard, alors que j’étais sur le point de m’endormir, coup de téléphone de R. qui me prévient qu’il y a des looters en face de chez nous et de ne pas s’inquiéter des coups de feu, la police étant à leur trousse. Je maudis R., sa mère, les avions et je finis par dormir.
Ce matin bref communiqué dans le journal disant que la DCA japonaise a mis en fuite des avions ennemis la nuit dernière.
Les L. R. ont été volés d’une partie de leurs provisions. Voleurs et pillards continuent à s’en donner à cœur joie à Manille. Les causes de ce désordre sont multiples : chômage, maisons inoccupées, couvre-feu, désarmement de la police philippine, hausse des prix, tout conspire à rendre le pillage profitable à peu de risques. La vieille de la maison en a une peur exagérée, passe son temps à barricader portes et fenêtres.
Un Comité philippin présidé par Vargas a été formé hier sous les auspices du haut commandant nippon. Celui-ci, dans le discours qu’il a fait, en réponse à celui du Comité, a déclaré qu’il était très heureux de la formation de ce gouvernement à qui il donnerait de temps à autre ses directives. Les hommes à la tête des principaux ministères ont été pris dans l’ancien personnel gouvernemental philippin.
Hier après-midi, l’Escolta était pleine de soldats et officiers nippons faisant des emplettes. Chez le principal bijoutier il y avait sans exagération 50 clients en tenue militaire achetant montres, stylos, porte-mine, etc. Rencontré de B. — en bonne forme malgré les soucis d’argent. Il préconise, non sans raison, la formation d’une banque constituée par les « Third party Nationals », mais les Japonais en autoriseraient-ils la formation ? Trois banques ont réouvert leurs portes ce matin, toutes trois des banques japonaises. Dans les rues nombre considérable de camions japonais allant sans doute centraliser le matériel épars trouvé par la ville.

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Au marché, ce matin, trois tanks japonais sont passés. Dans chacun un soldat japonais, debout, immobile, l’air typiquement du guerrier asiatique sous son casque.
31-1-1942. Ce mois rempli d’événements s’achève… sur une note un peu sombre. Nouvelle convocation hier dans le journal, cette fois-ci précise. J’ai l’intention d’y aller. Dans l’après-midi conciliabule avec I. qui m’en dissuade. Ce matin j’y vais avec A. B. et, au dernier moment, me défile, car il s’agissait uniquement de questions relatives aux dépôts en banque. Peut-être ai-je tort… Il est difficile de prendre la moindre décision, car on risque de faire un faux pas.
Hier soir, A. et moi décidons d’aller dîner au Manila Hôtel ! Pareille fête ne nous était arrivée de longtemps. Nous avons pu avoir un taxi vers 7 h 30, et par les rues sans lumières gagnons le Manila Hôtel. Celui-ci est littéralement désert. Quelques officiers japonais dans le hall jadis si animé. Dans l’énorme salle à manger c’est bien pis encore. Deux tables de Japonais dans un coin et c’est tout. La place de l’orchestre est vide. A travers l’immense et glissant parquet deux tapis ont été jetés, afin d’empêcher que les Japonais, en bottes, ne glissent et ne tombent. Le dîner nous paraît exquis après ces longues journées de chère maigre. Du beurre, à discrétion, un potage aux crabes, du poisson frit, du bœuf grillé avec légumes et salades, de la glace, du café, le tout pour P 2. Les Japonais mangent des plats nippons tout en se grattant la jambe sans la moindre vergogne, car il y a des moustiques. Pour une sortie qui devait être gaie, nous ne sommes pas bien tombés. Vers 9 heures je téléphone pour un taxi, mais ils sont tous sortis. A. et moi décidons de gagner nos lointaines demeures en carratella. Nous marchons par les rues désertes, éclairées par la lune qui donne à Manille l’aspect d’une ville fantôme. Pas une ombre, sauf de temps à autre une auto qui passe, silencieuse, toutes lumières éteintes. Nous pressons le pas, car l’heure du couvre-feu approche. Nous gagnons le Jaï Alaï d’où je pense demander un nouveau taxi, mais le Jaï Alaï est clos. Grâce à Dieu, à côté se trouve une sorte d’hôpital où sont groupés tous les marins français. Quelques-uns prennent le frais, dehors. Je leur demande s’il est possible de téléphoner. Un brave Tonkinois me répond affirmativement et, Dieu soit loué, dix minutes après A. et moi nous trouvons dans un taxi demandé par le Dr Méline. Je rentre chez moi à 10 heures tapant après avoir craint quelques minutes d’être obligé de passer la nuit avec les marins, et qu’A. ne soit contrainte de laisser ses enfants seuls.
La vieille est finalement partie, son fils l’ayant quasiment mise à la porte après de longues discussions. C’est lui qui vient la remplacer. Encore qu’il ne soit guère sympathique, je prétère sa compagnie à celle de cette vieille folle.
Que nous réserve février ?
Le temps est si beau, le soir souffle une brise délicieuse.

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