ANNÉES DE GUERRE AUX PHILIPPINES 1941-1945 (XVII)

3-2-1942. Préoccupé par la question argent. Eté voir I. qui me conseille de laire comme tout le monde, c’est-à-dire d’acheter et de revendre. Sa boutique, toujours remplie de visiteurs japonais, constitue un petit centre d’affaires où s’échangent les marchandises les plus diverses, depuis des rouleaux de papier hygiénique jusqu’à des diamants. Un petit groupe d’Européens discute prix, offres, demandes, en français, groupe composé le plus souvent d’I. junior, bouffi de graisse, d’un jeune Espagnol élevé et éduqué à Paris, d’un Russe qui comme les autres vit à la petite semaine.
Mes premières « affaires » ne me paraissent pas heureuses… Me voici courant de marché à marché, à la recherche d’occasions, marchant et suant sur des routes poussiéreuses, rêvant la nuit de boîtes de porridge et de corned beef… me souvenant de ce vieil Arménien à qui nous achetions de la viande à Paris, que l’on voyait marcher lentement, entraîné vers le bas par son paquet trop lourd, ses cheveux blancs trop longs dépassant sous un chapeau melon verdi par l’âge… Tant qu’on est jeune tout ceci n’a pas d’importance mais tout de même. Chaque matin je donne des leçons aux enfants. Ils aiment bien leur petite heure d’école et se montrent attentifs. Mais Dieu qu’ils se tiennent mal à table. Leur mère ne les gronde que parce que, devant moi, elle n’ose pas paraître trop indulgente ou trop faible. Le « I don’t like it » de T. est devenu une plaisanterie familiale.
Mon hôte ne cesse de gémir sur le manque d’argent, mais ne fait rien du tout pour trouver une solution.
Pour comble de malheur, notre servante Cecilia nous a désertés ce matin et me voici avec la perspective de laver mon linge et de nettoyer les plats. « Tant qu’on a la santé et la liberté… »
Ai failli aller à Bagnio m’occuper des affaires de A. B. et mettre de l’ordre dans celles d’I. Ce dernier aurait payé les frais, et j’avais bon espoir de faire ce voyage à tous les points de vue intéressant puisqu’on parcourt la région qui a le plus souffert de l’invasion. Mais au dernier moment I. s’est récusé. Il commence à y avoir un trafic presque régulier entre Manille et Bagnio ; Philippins et Allemands ont chaque semaine un service de transport par camions.
Beaucoup de rumeurs : les militaires japonais évacueraient Manille pour respecter la déclaration de « ville ouverte », les Américains seront de retour avant quinze jours, beaucoup de « wishful thinking ».
En fait les Japonais sont devant Singapour et continuent à débarquer dans les îles du Sud.
De B., à qui j’ai parlé de mes petites affaires, me téléphone qu’il y a 50 000 sacs de sel de 55 kg à vendre !
5-2-1942. Journées actives, mais pratiquement sans profit. A la recherche de farine chez les gros commerçants chinois, installés le long d’un étroit canal. Ils me reçoivent bien, mais, malgré des stocks importants, ne peuvent rien vendre, leurs magasins ayant été scellés par les Japonais.
A. I. m’annonce de soi-disant gros succès américains aux Philippines. Il me parie une caisse de whisky que ceux-ci seront « de retour » avant le 16 février ! Cette naïveté de sa part m’étonne… Un instant j’ai pensé, espéré qu’il pouvait avoir raison, mais non, c’est impossible.
A. B. a reçu la visite de civils japonais qui se sont comportés avec une grossièreté inqualifiable. Lui demandant où était son mari, ils lui ont répondu qu’il était sûrement mort.
Comme A., sans se démonter, leur répondait qu’il pouvait se trouver parmi les nombreux prisonniers à Hong-Kong, ils ont insisté disant que les Japonais avaient tué tous les Anglais.
Des militaires japonais ne se seraient jamais comportés de la sorte.
A. B. en apparence peu touchée. Impavide…
9-2-1942. Les jours se succèdent accompagnés de soucis et de moments heureux. Ai redéménagé hier, et suis maintenant à Santa Mesa avec A. B. Ma « chambre » est sur la véranda fermée de tous côtés par des treillis de fil de fer pour empêcher la venue des moustiques, plus nombreux et agressifs que partout ailleurs dans cette maison trop sombre et entourée d’arbres. Soirées agréables, calmes et douces. Le jour je me démène pour faire des affaires, explorant de nouveaux quartiers, me faisant de « futurs clients » parmi les Chinois qui ont été autorisés à travailler par les Japonais, fabricants de savon en particulier, mon point de ralliement étant constitué par la boutique des frères I. toujours aussi actifs et entreprenants au point de vue affaires. Il faut voir A. I. avec son nez crochu, ses oreilles décollées, ses grands yeux sortant un peu de la tête en train de cajoler un de ses « amis » nippons pour obtenir que son beau-père, Américain, sorte de Santo Tomas. Tout dans son visage exprimait la douceur, tout, dans ses paroles reflétait la plus douce sollicitude à l’égard de son interlocuteur qui esquivait avec adresse les questions trop directes, reportant la conversation sur les montres et sur les briquets lorsque A. touchait au sujet qui lui tenait à cœur.
A deux pas de chez nous, barrage établi par les Japs, et je leur montre mes papiers quatre fois par jour. Les rumeurs vont leur train, et l’on fait des paris sur la durée de la résistance anglaise à Singapour. Les plus pessimistes parlent de quatre jours, les optimistes d’un mois. Tant de questions pratiques se posent que l’on se passe des nouvelles qui laissent indifférents jusqu’à un certain point.
Les Philippins aiment de moins en moins leurs nouveaux protecteurs et se moquent, protestent et se plaignent sans cesse. Dans le journal nous sommes informés qu’un concours est ouvert pour la composition d’une chanson célébrant l’arrivée des Japonais aux Philippines et la fin de la domination américaine ! Enfin le représentant du commandant en chef, dans un discours exaltant le travail et réprouvant le matérialisme américain, a cité le maréchal Pétain — ce qui nous a tous remplis d’aise !

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