ANNÉES DE GUERRE AUX PHILIPPINES 1941-1945

Bien des surprises accueillent le voyageur qui débarque aux îles Philippines surtout lorsque ce voyageur arrive d’Indochine française et qu’il choisit pour saison de tourisme l’été de 1941.
Le Maréchal joffre était à l’arrêt dans la baie de Manille. Les officiels philippins venaient de monter à bord, examinant les passeports, recevant les déclarations de douane, faisant subir aux passagers une très brève visite médicale. Dans quelques instants le Maréchal Joffre repartirait au ralenti et irait accoster à ce long quai où, parmi les mâts et les cheminées, une place vide semblait l’attendre.
Décidément, cette traversée de Saigon à Manille s’achevait sans incident et me faisait songer à une croisière d’avant-guerre sur la Méditerranée. Il semblait incroyable qu’un Français, qui quelques semaines auparavant était mobilisé au cap Saint-Jacques pour défendre l’Indochine contre une attaque japonaise, ait pu quitter Saigon avec la permission des autorités vichys- soises et japonaises pour aller se promener en territoire américain, à un moment où la guerre pouvait éclater du jour au lendemain dans le Pacifique. Tout avait été si rapide. L’accord entre Vichy et le Japon autorisant l’occupation de l’Indochine tout entière par les troupes nippones, la démobilisation des réservistes français.
J’avais quitté une Indochine inquiète, isolée, pour les trois quarts occupée déjà par les Japonais. J’avais vu les premiers éléments nippons s’installer pacifiquement à Saigon, au milieu d’Annamites à la fois curieux et peu rassurés et d’Européens divisés. A ces Européens, les journaux enjoignaient non seulement de déposer des armes qui n’avaient pas servi mais encore d’accueillir les Japonais comme des protecteurs. Près de six mois avant que le conflit n’éclatât dans le Pacifique, la France avait les mains et les poings liés en Extrême-Orient et devait se résigner au rôle passif et peu enviable de puissance occupée. Le drapeau japonais flottait à Saigon et à Hanoi tandis qu’Américains, Anglais et Hollandais activaient leurs préparatifs de défense.
Ce voyage ressemblait à une évasion légale. Une à une les étapes vers la liberté avaient été franchies avec succès. Autorités militaires, autorités civiles avaient bien voulu viser mon passe-port, les Japonais ne s’étaient pas opposés au départ du Joffre. Nous avions passé dans la rivière de Saigon, leurs transports chargés de troupes ; au cap Saint-Jacques nous avions pris le large, laissant derrière nous leurs croiseurs mouillés sans être le moins du monde inquiétés. Et quarante-huit heures après nous nous trouvions de l’autre côté de la barrière, prêts à entrer dans l’autre camp, dans le camp des puissances ABCD (America, Britania, China, Dutch).
Les préparatifs de défense étaient très visibles à Manille. A l’entrée de l’immense baie, le paquebot longe une île étroite, étirée, toute en longueur et en hauteur, boisée : « Corregidor », annoncent les passagers avertis. On m’explique que c’est une forteresse qui comme toutes les forteresses, est imprenable ; le cadenas qui verrouille Manille du côté de la mer. Je me sens tout rempli de respect devant ce rocher vert qui se dresse dans la mer bleue et mes yeux s’efforcent de déceler les emplacements de canons et les entrées des souterrains. Mon respect s’accroît à la vue de quelques torpilleurs que nous croisons. Bientôt une douzaine de petits points noirs à l’horizon grossissent soudain, un bruit de moteur s’amplifie et aussitôt après douze avions de chasse passent au ras des cheminées du bateau, avec la rapidité de l’éclair. Les pilotes ont le temps de faire un geste de la main et les passagers américains, émus et fiers, leur répondent. En voyant ces appareils rapides si sûrs d’eux-mêmes, je songe avec mélancolie aux quelques vieux Potez que nous voyions évoluer au-dessus du terrain de Biên Hoa en Gochinchine…
Non, rien de décevant dans cet accueil d’un pays libre aux pauvres rescapés de l’Indochine. Et maintenant, accoudé au bastingage, je cherchais à percer ce que cachait cette grande ville blanche, silencieuse, qui gardait encore tout son mystère.
Les formalités étaient terminées. Le petit bateau à moteur qui avait amené les officiels repartit vers le port, traçant un sillon d’or dans le bleu de la mer. Il était 4 heures de l’après-midi. D’un instant à l’autre, les moteurs de notre navire allaient se remettre en marche. Il était temps d’aller dans sa cabine, fermer les valises et vérifier que rien n’était oublié.

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