GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (III)

Le colonel Auvers, je ne sais plus comment, était aussi à Kratié. Nous repartîmes assez tard, vers 10 heures — prolongeant notre montée vers le nord par cette interminable route coloniale 13, à travers un paysage immuable et désertique de forêt clairière. La poussière y était toujours mais cette fois je me gardai de doubler le moindre camion de sorte que je n’en souffris pas autant.
Déjeuner en cours de route, une quinzaine de kilomètres avant Stung Treng. La forêt clairière est remplacée par une magnifique forêt, avec des arbres immenses qui encadrent la route droite si régulièrement qu’on a un peu l’impression de pénétrer dans une allée d’un parc royal. Nous arrivons à Stung Treng vers les 4 heures de l’après-midi — après un long arrêt à l’entrée du village où les sous-officiers en profitent pour aller prendre une bière chez le Chinois. La pluie nous surprend au moment où nous nous engagions sur la piste, construite par le 1er bataillon que nous remplacions, et qui reliait directement la route au camp de ST, situé à l’écart du village.
Stung Treng : ce chef-lieu de province s’étend, comme toutes les villes et villages qui bordent le Mékong, le long du fleuve. Il s’étire plus exactement au confluent du Mékong et de la Sé Kong, je crois, qu’il faut traverser par bac pour continuer la route sur Paksé. Notre camp était situé à l’extrémité opposée de la route par laquelle nous arrivions, de telle sorte qu’il fallait suivre le chemin qui longeait le fleuve, et où étaient situées les principales habitations de la ville, la résidence, la maison du forestier et le bungalow. Ce dernier était tout neuf, et avait remplacé le vieux bungalow où Baumé et moi avions déjeuné le jour de Noël ’37. La piste permettait aux camions militaires de « couper » par derrière. Le camp était quelque peu en retrait du bord du fleuve. Il occupait tout un vaste espace compris entre le fleuve et un « pnomh » boisé. Aucun arbre, aucun taillis, aucun ombrage. Impression de tristesse. Deux ou trois bâtiments bien alignés, en briques, tout récents. Réservés aux officiers, à l’état- major du bataillon, et, de l’autre côté de la route, qui, se dirigeant du fleuve vers le pnomh, coupait le camp en deux, à une batterie du 5′ régiment d’artillerie coloniale — où se trouvait Servet, le fils du ministre. En dehors de ces bâtisses, les logements des troupes, armature de bambous, recouverts de « tranh », longue herbe qu’on trouvait aux environs et qui, tressée, assurait l’imperméabilité à la pluie et aux rayons du soleil. L’emplacement de ma compagnie était à trois quarts de côte, à la lisière des taillis qui couvraient le sommet du pnomh.
Je partageais une chambre avec Bertin dans une des bâtisses. Nous avions pour voisins les autres officiers du bataillon. La « popote » des officiers dans une espèce de large passage aéré qui traversait la bâtisse dans le sens de la largeur. Je ne me souviens plus du popotier.
A table, toujours les mêmes, Marion et sa triste moustache, le visage couvert d’eczéma, l’œil vague, indécis. Letourneur, sûr de lui, apportant dans les questions militaires son bon sens d’homme d’affaires, adressé par tout le monde « Monsieur Letourneur » tant il est malaisé de se défaire de sa personnalité civile. Auray — qui n’a jamais été très sympathique et qui n’était pas très équilibré — sous un aspect doux, très bien élevé — avait quelque chose de violent qu’inconsciemment on avait peur de déclencher par mégarde. Il s’emportait sans raison, ou se froissait. Très courageux : je l’ai vu prendre par les cornes et maîtriser un bœuf enragé. Plus tard il dirigea une expédition contre des gendarmes siamois et tira le coup de feu. Bertin, quelque peu efféminé, d’aspect fluet et d’une nature en apparence sensible. Physique peu imposant. Malgré cela, c’était un joueur de rugby, le dernier sport dans lequel on aurait pu l’imaginer. Pourtant il jouait bien, paraît-il, en était passionné, et c’était pour moi une surprise chaque fois renouvelée que de le voir à Bien Hoa en culotte courte, le maillot trempé de sueur, ses yeux brillants du plaisir de la lutte, discuter avec ses partenaires sous-officiers les buts manqués ou réussis. Il était passionné de cheval. Au demeurant assez secret, renfermé. Il était fiancé à une jeune fille ; de Pondichéry. Parfois à Stung Treng il avait un coup de cafard et je l’ai vu pleurer un soir. Un Saint- Cyrien, mais, du point de vue militaire, très paresseux. A Bien Hoa lorsqu’il commandait la 5e compagnie, il n’arrivait qu’à 9 heures du matin, vivant avec une Annamite, dont du reste il évitait de parler et que je n’ai jamais vue. Garçon qui aurait pu réussir ailleurs qu’en Indochine. Nature trop indolente. La 7e compa-gnie faisait popote à part dans ses quartiers. La Caille en tirait grande vanité et comme toujours était très fier de son talent à se « débrouiller ». Un des officiers de sa compagnie, agent d’un grand magasin de Saigon (rayon épicerie), faisait venir mille bonnes choses de Sa’gon, de sorte que la 7e était de fait privilégiée, mais sans que cet imbécile de La Caille y fût pour rien. Les questions nourriture et boissons étaient bien sûr très importantes. Le ravitaillement était assuré par de Le Chatelier, un sergent mais dans le civil un marquis directeur d’une plantation de la SIPH. Il jouissait du reste d’une réputation déplorable — passant pour aimer les hommes et pour être d’une ladrerie extrême. Sa seule passion, en dehors des éphèbes, était les voitures. Il en avait deux, une vieille Delage torpédo qu’il ne se résignait pas à abandonner et dont il se servait à Biên Hoa comme on se sert d’une vieille paire de souliers afin de ménager les neufs — et une Buick, une magnifique Buick, toute luisante, sans une éraflure, dans laquelle il apparaissait de temps à autre et qui excitait, chez les autres sous- officiers, ceux de l’active surtout, des exclamations d’admiration mais mélangées d’aigreur. Cependant, par les distances qu’il mettait avec les hommes de son grade ou même supérieurs, il en imposait — et un vieux de la vieille comme l’adjudant-chef Diaz avait pour lui un certain respect. C’était donc de Le Chatelier qui, une fois par semaine ou par quinzaine, pilo-tait le camion Ford jusqu’à Saigon et revenait avec victuailles, vins, tabac, etc.

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