GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (IV)

Nous l’enviions tous beaucoup. Il nous rapportait des nouvelles, nous parlait des « communistes » qui, sur la route, venaient d’assassiner un planteur.
J’avais avec moi le phono de R. et des disques de danse ainsi que des disques russes. Souvent je les mettais le soir, sous la véranda de la chambre, par des nuits parfaitement belles… Le jazz plaisait plus que les airs russes. Bertin surtout se sentait tout émoustillé. La question du bungalow se posait aussi. Tout le monde voulait y aller. Mais, hors certaines heures, il nous était consigné. Ce malheureux bungalow — on aurait cru qu’il s’agissait d’une abbaye de Thélème, tant il excitait l’envie de s’y rendre. C’était la seule distraction de l’endroit. On y pouvait boire des boissons glacées, jouer aux cartes et blaguer. Mais le colonel nous l’avait interdit. De même il était défendu de chasser et de se baigner. Si bien que pour jouer un tour au colon, un jour nous l’avions invité à prendre l’apéritif à la popote, Magnol avait décoré celle-ci de trois fresques, vantant Stung Treng, l’une pour son bungalow, l’autre pour ses chasses, la troisième pour ses baignades. En fait d’ailleurs, et impunément, on ne se faisait ni faute d’aller prendre un whisky au bungalow, un bain dans le Mékong, et, le dimanche, un tour de chasse.
L’installation de ma compagnie se fit assez bien — grâce aux efforts de Drouais, débrouillard comme pas deux — et à ceux de l’adjudant annamite Lé Thong, auxiliaire précieux et « reliable ». Construction de cuisine, magasin, plus tard d’une popote pour officiers et sous- officiers de la compagnie, enfin d’une case pour moi-même. Après ces quelques jours – nous nous mîmes au travail militaire. Il s’agissait de transformer le pnomh en une espèce de fortin. Encore maintenant je ne comprends pas l’utilité de ce travail. Le colonel, dont c’était l’idée, nous l’avait vaguement expliquée, nous disant que c’était comme ça qu’on taisait au Maroc. Ce pnomh avait de particulier que, quoique haut, la vue était nulle – car il était surtout entouré d’arbres épais. Il occupait l’emplacement d’un vieux temple khmer, toujours situé sur les hauteurs de ce genre, et dont il restait une profusion de belles briques rouges, larges et longues, intactes en partie. Comme une armée romaine nous nous mîmes à entourer le pnomh d’une palissade, faite de deux rangées de fagots entrelacés, avec, au milieu, de la terre et des briques. Les emplacements des FM aux extrémités étaient protégés de rondins. Le centre du pnomh devait être un abri à munitions et, creusé profondément, fut peu à peu recouvert de rondins. Chaque compagnie avait son secteur de travail. Les hommes répartis en plusieurs équipes. Les officiers n’avaient pas grand-chose à faire. Nous bavardions, nous moquions des hésitations du pauvre Marion, qui, chaque jour, devenait plus indécis, plus vague comme si la barbe qu’il se laissait pousser comme nous tous, et que, par tic, il caressait sans cesse dès qu’on lui posait une question ou qu’il réfléchissait — comme si cette barbe, à mesure qu’elle poussait, le rendait plus mou, plus faible… (!). Son seul mérite à Marion, c’est de n’être jamais tombé dans le panneau de la propagande bien-pensante. Nous n’avions donc pas grand-chose à faire, montant vers 7 heures au pnomh jusqu’à 10 heures, puis une ou deux heures l’après-midi. Péret, un expert en constructions, avait été chargé des travaux du centre — et dessinait des plans, discutait avec le capitaine qui n’y comprenait pas grand-chose, puis surveillait de près tous les travaux. Je n’avais qu’à laisser faire. Je n’avais du reste aucun cœur à ce travail qui me paraissait si inutile. Une distraction, les singes. Ils venaient de temps à autres, assez nombreux, attirés peut-être par le bruit des pioches — en tout cas point effarouchés le moins du monde. Les tirailleurs s’arrêtaient alors de travailler et se mettaient à pousser des hurlements, non pour les faire fuir, mais au contraire pour les attirer. Le bruit, en effet, agissait à la façon d’un alcool ou d’un charme. Bientôt, abrutis par le vacarme, un malheureux singe se détachait du troupeau, descendait de quelques branches. Les vociférations redoublaient d’ampleur accompagnées de battements de mains. Bientôt les plus adroits jetaient des pierres, forçaient le singe à céder davantage à l’attraction du bruit jusqu’à ce que finalement il vienne jusqu’à terre. La joie des tirailleurs était à son comble. Ils s’en emparaient et — d’après ce qu’on m’a dit — le faisaient cuire.
Promenades à cheval. Comme commandant de compagnie j’avais une jument — cheval de selle. Le caporal d’écurie, un « vieil » Annamite, Nqo, rusé, joueur, très zélé lorsqu’il était sous mes yeux. J’avais fait de vagues essais d’équitation à Bien Hoa, puis aux manœuvres du Cambodge, dans les rizières sèches qui entouraient la bonzerie de Trikureas, où nous avions été installés pendant trois jours. C’est là que ce crâneur et hâbleur de Zégou m’avait fait faire mon premier galop. Stung Treng idéal pour l’équitation. Je faisais un long tour entre 6 h 30 et 8 heures chaque matin, quittant le camp par un sentier de côté qui s’en allait dans une brousse aux hautes herbes — parfois aussi hautes que le cheval. Traversée d’un petit gué — où la jument s’arrêtait pour boire. Fraîcheur matinale, brume, rosée, ciel rose. Souvent j’apercevais quelque chevreuil qui s’enfuyait à mon approche. Quelquefois en forêt avec l’espoir toujours déçu de voir un tigre. Je revenais par les bords du Mékong, serpentant à travers des villages très primitifs. Femmes allaitant, seins lourds qu’elles cachaient dès que j’arrivais — entants à la fois curieux et apeurés — qui s’enfuyaient dans leur cagna pour me regarder à l’aise par une ouverture quelconque. Le cheval galopait assez bien, malgré mon poids. Plaisir infini lorsque je me sentais « en selle ».

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