GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (IX)

Le 7 janvier, finissions de déjeuner à la popote lorsqu’il me semble entendre un bruit de moteurs. Moto ? Camion ? Nous émettions ces hypothèses. Puis Péret dit « avions ». Le bruit se rapproche et plus de doute possible. Je sors mon sifflet, siffle la série de coups brefs, le signal de l’alerte aux avions. Les tirailleurs s’apprêtant à taire la sieste se remuent mais lentement. Les avions — neuf — volant en parfaite formation apparaissent. Je siffle de plus belle. Lieutaud et les autres vont se terrer dans un fossé. Valentin et moi restons debout à surveiller les tirailleurs qui se hâtent dans un désordre épouvantable pour prendre leur fusil au râtelier d’armes avant d’aller se mettre à couvert sous les taillis qui bordent le pnomh. Au plus fort du désordre les avions passent au-dessus de notre tête. J’eus le temps d’imaginer l’effet qu’aurait produit une bombe à ce moment. Mais rien. Ils dépassent le camp, survolent le village et alors succession de bruits sourds suivis de quelques nuages de fumée. Je regarde ma montre : 1 heure. Première scène de guerre. Quelques rafales de mitrailleuse puis ils disparaissent. Flourens aussitôt parti avec sa fidèle Citron. Revient très vite en criant le« bungalow est en feu ». Je prends ma voiture, m’en vais voir… effectivement bungalow à moitié détruit. J’apprends que La Caille est blessé ainsi que d’autres. A ce moment, un indigène me montre un point du ciel. Encore un avion! Je pousse sur l’accélérateur pour revenir auprès de ma compagnie. Mais trop tard. L’avion approche. De peur qu’il ne repère ma voiture en marche je m’arrête. Vais me terrer dans un fossé. Toutes les mitrailleuses de DCA — qui étaient restées muettes la première fois — entrent en action sans atteindre leur cible. L’avion disparaît. Je reviens au volant. Rien à faire. La bagnole ne démarre pas. Je retourne au camp à pied. Vais aux nouvelles : officiers et sous-officiers qui prenaient l’apéritif au bungalow ont entendu les avions, sont sortis sur le pas de la porte. Une bombe est tombée toute proche, incendiant une auto qui vola en éclats. Résultat : un capitaine médecin tué (il revenait de Paksé où avait passé la matinée). La Caille blessé sérieusement. Le capitaine du service géographique rencontré dans la brousse et de retour à ST blessé. D’autres encore du bataillon — et deux femmes de sous- off. (interdit d’aller au bungalow — interdit de faire venir sa femme!). Aussitôt rumeurs que avions allaient revenir à 5 heures. Le capitaine fît même passer un mot d’ordre à ce sujet ! Naturellement ne revinrent pas. Réduit abandonné. Constructions de tranchées. Vers 7 heures hydravions sanitaires arrivent de Saigon, et décollent 1 heure plus tard avec les blessés les plus graves. Tour de veille la nuit auprès du capitaine médecin. Mon tour de 1 heure à 3 heures. Dans petite infirmerie indigène. Très triste. Petite pièce. Le capitaine en uniforme, tête bandée, quelques mauvaises bougies, guirlandes de feuilles de palmiers. Dehors nuit magnifique.
Lendemain ordre de disperser les compagnies, de construire abris à munitions, etc. Comme officier de permanence, je surveille le ciel de 1 heure à 3 heures — après avoir envoyé un télégramme rassurant à Silvestre en réponse au sien où il demandait de mes nouvelles. Les mitrailleuses étaient prêtes cette fois!
Choisi nouvel emplacement pour compagnie dans des taillis près d’un ruisseau. Puis toute la journée du dimanche à nous installer. Va-et- vient du camion, construction de popote, etc.
Rude et dure journée. Vers 7 heures du soir le capitaine me fait appeler. A reçu message de Paksé demandant qu’une compagnie soit tenue prête à partir. C’est ma compagnie, qui dans l’ordre de bataille, figure la lre. Nous avions déjà eu une alerte de ce genre qui n’avait abouti à rien. Je vais néanmoins prévenir les sous-oft. de la compagnie. Vers 11 heures comme je me couchais, ordre définitif arrive. Départ fixé à 2 heures du matin. Du bataillon je cours en hâte à la compagnie à travers le long et sinueux sentier. Impossible de trouver Le Thong, l’adjudant indigène, en ville! Charge Riel des munitions enterrées depuis la veille dans un nouvel abri à l’intérieur du camp (abri que nous avions construit à la hâte depuis bombardement). Difficile de réveiller les tirailleurs, fatigués par leur longue journée de travail. Charge Valentin de tout matériel cuisine, etc., Frégoli, le caporal-chef corse, du matériel. Reviens faire mes bagages dans ma case. Fais plusieurs fois la navette entre case et compagnie. Au cours d un voyage, alerte aérienne! (garde à vous par clairon). Et de fait un avion nous survole (plus tard apprends que c’était hydravion sanitaire allant chercher Rougier à Paksé). Il faut que •a compagnie se prépare dans l’obscurité. Les J amions arrivent ; la compagnie pas prête. Affo- ement, désordre, trop de matériel, me fâche contre Valentin, un cuisinier mange, Dunois se fâche contre moi. Finalement nous partons. Passage du bac en pleine nuit. Rassemblement sur l’autre rive de la Sé Kong. Précautions de DCA (FM en batterie dans chaque camion). Repartons. Bientôt le jour se lève. Forêt clairière. Ravitaillement en essence à Fiat Saï Konné (et café), où est stationnée la 2e compagnie (Héré- Ricœur-Holmes). Je hâte le mouvement — craignant d’arriver trop tard à Paksé. Voyage continue sans encombre. Arrivons Paksé vers 11 heures — par route monotone et poussiéreuse. Ponts étroits que les chauffeurs annamites traversent sans ralentir, parfois en montant sur les espèces de trottoirs qui les bordent de chaque cote.

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