GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (V)

Le jour de Noël, à cheval à Ban Dourre, petit poste à quelque 6 km de Stung Treng sur les bords d’un affluent de la Sé Kong. Une partie de la 6e compagnie y était stationnée. La 6e était commandée par Gresset, un pauvre agent du service forestier de Biên Hoa. Très « étroit » d’esprit, bête, dans toute l’acception du terme. La section de sa compagnie détachée là-bas était commandée par le taciturne Guéroult, un agent des services civils, haut comme trois pommes, peu bavard, ne s’en faisant pas. Char-mant poste — au bord de l’eau, bien aménagé. Les sous-officiers Colin, Larivey, très débrouillards. Larivey surtout, un Gascon de Gascogne, fanatique de la chasse, cuistot de premier ordre. Je me souviens d’un soir où nous avions été dîner là-bas, des exquises crêpes qu’il m’a fait goûter. Pauvre type. A Paksé, son fusil de chasse lui est parti dans les bras et il a eu son bras arraché. Verve, en contraste complet avec le calme de Guéroult. Epatante promenade entre Stung Treng et Ban Dourre. Piste sablonneuse, forêt clairière déserte, des chevreuils. Ivresse des longs galops. Ce jour de Noël la brave jument était déchaînée. Arrivée au poste, les tirailleurs cambodgiens la firent boire et se reposer. De retour à Stung Treng après que la nuit fut tombée. Pas si facile de faire du cheval dans l’obscurité surtout lorsqu’on ne connaît pas bien la route.
Les dimanches matins, au début, j’explorais les environs avec la Peugeot. La forêt que l’on traverse avant d’arriver à Stung Treng très belle. Pistes forestières qui s’enfoncent à droite ou à gauche, et que j’essayais de suivre jusqu’au bout, non sans finir par m’enliser dans le sable. Souvent piste bloquée par arbre abattu — ou par campement de travailleurs moïs qui m’imploraient pour avoir des cigarettes. Hommes, femmes, enfants, voilà comment se déplacent ces nomades de la montagne ou de la forêt, même pour aller travailler, avec leurs hautes jarres accrochées au dos…
Plus tard, Lieutaud, Valentin et moi firent construire des canoës par un artisan du village. Le dimanche nous partions, descendant le fleuve, longeant la rive opposée en principe interdite. Un dimanche matin Lieutaud et moi, escortés de quelques tirailleurs parmi lesquels Gia qui devait devenir mon ordonnance. Armes. Partis pour explorer un pnomh sur la rive opposée à quelques kilomètres en aval de Stung Treng. Espérions trouver vestiges de temple khmer, signalé sur la carte. Départ à la nuit. Lever de soleil sur Mékong. Débarquons à endroit presque désert. Mîmes plus de deux heures pour atteindre sommet du pnomh. Très difficile de nous frayer passage à travers hautes herbes ou lianes. En haut, effectivement ruines d’une tour en briques. Aucun intérêt. Belle vue sur toute région avoisinante. Descente aisée, mais ce fut très difficile de retrouver notre canoë et nous dûmes ramper à travers taillis épais et piquants. Retour tardif à la popote, où nous attendait le déjeuner annamite du dimanche, prépare sous la direction experte de Lé Thong, qui, pour 1 occasion, lui était confié, et dont la face rayonnait de joie et de fierté — et de servilité.
A cet endroit, le fleuve très poissonneux. A un coude du fleuve en particulier, le moindre coup de filet rapportait une quantité invraisemblable de poissons, dont certains exquis. Aussi le fleuve est-il là encombré de pirogues avec les pêcheurs indigènes.
Magnifiques couchers de soleil sur le fleuve — ou clairs de lune.
Le fameux réduit nous avait réserve plusieurs surprises archéologiques. Péret d abord mit à jour un magnifique bloc de pierre (latérite rouge ?) qui devait servir de fontaine et représentant une sorte de dragon, avec la bouche ouverte pour permettre le passage de l’eau. Excitation de voir apparaître la sculpture, petit à petit, ne se laissant révéler que peu à peu, placée dans la terre de telle façon qu’il est impossible de se figurer ce qu’elle représente avant de l’avoir complètement extraite. Très lourd morceau que nous descendîmes à la compagnie où elle resta jusqu’à notre départ. Ne sais ce qu’elle est devenue. De retour à Saigon ai prévenu le conservateur du musée qui fit enquête-deux jours après, la pioche d’un tirailleur fit sauter un vase en terre cuite — d’où s’échappa une petite figurine de Bouddha. Peu à peu nous sortîmes une douzaine de petites statuettes, de tailles variées, en bronze, en bois, d’autres recouvertes d’une peinture d’argent. Tout le bataillon en effervescence. Chaque officier eut sa part du butin et — les jours suivants — s’efforça de faire de semblables découvertes. Mais il suffit de chercher un trésor pour ne pas en trouver. Nouvelles tranchées, sans aucun but militaire — mais archéologique. J’offris une prime au tirailleur de ma compagnie qui trouverait quelque chose. Chacun avait des « intuitions » qui en fait n’aboutirent à rien.

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