GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (VI)

Le colon très fier de son régiment. Fit présent d’une statuette de bronze au chef des bonzes
fit venir le résident pour lui montrer notre gargouille. S’attribuait toute la gloire de la chose. Pas deux comme lui pour se faire mousser. Un jour il me parle de Syrie : « Vous comprenez, je n’aime pas les Anglais. Lawrence était mon ennemi personnel. » La Syrie, son grand dada. A l’en croire, c’était grâce à lui que la France y régnait. Aussi avant l’armistice était-il convaincu que son régiment y serait expédié, car sans lui aucune campagne ne pourrait aboutir dans le Proche-Orient. Gros, bedonnant, Auvers, face rouge, cou énorme, un vrai tronc d’arbre, sur lequel du reste poussaient de mauvais champignons, des clous, qui s’envenimaient, l’obligeaient à regagner Saigon en toute hâte et à abandonner son régiment au moment où celui-ci commençait à entrer en action.
Le colonel trouve que les travaux du réduit n’avancent pas assez vite, disait a ses officiers le pauvre Marion dont la figure était envahie d’eczéma plus ou moins dissimulé sous sa nouvelle barbichette. Et voilà Marion requérant situation de terrain sérieuse et exacte.
Quelques-Uns de mes hommes avaient été détachés pour me construire une case, près de ma compagnie à la lisière des taillis du pnomh. Lé Thong fit un bon travail. Case circulaire — avec cabinet de toilette de cote. Fenetres rondes comme des hublots, grande porte qui se relevait verticalement. Je tapissais les ouvertures et l’intérieur de ces tissus barioles dont les femmes s’enveloppent…, des « pentadions » comme on disait aux Philippines. Phono, livres, valise, etc. Très bien installe, mais chaud pendant le jour. J’abandonnais Bertin et le reste des officiers. Peu auparavant, alors que j’habitais encore le quartier des officiers, je fus réveillé par des paroles d’une chambre voisine. C’était X…, lieutenant de réserve de la 7e, qui délirait. Il avait passé la soirée au bungalow — avait peut- être trop bu. Pendant vingt minutes je l’entendis crier tous les gros mots possibles et imaginables, insultant en particulier et de belle façon le capitaine qui, donnant pas loin, ne pouvait pas ne pas l’entendre. Il se battait dans son lit contre quelque ennemi imaginaire, remuait dans tous les sens, se débattant avec sa moustiquaire. Je finis par aller le trouver. Pendant quelques minutes il me parla — mais il dormait quoiqu’il fût debout. Son lit et moustiquaire sens dessus dessous. Blessé au front (s’était cogné à un arbre en rentrant). Puis se réveilla, ne se souve-nant de rien, protestant qu’il était normal et m’offrit une Craven. Allais me recoucher — mais recommença de plus belle. Mogenet, le métis qui dormait dans la même chambre, n’osait rien dire et ne faisait rien. Finîmes par dormir, mais impression bien désagréable. Somnambulisme délirieux. Resta au lit pour deux jours, et ne fit que peu d’apparitions pendant les jours qui suivirent. Détraqué ? Saoul ? Les deux je pense. Le capitaine ne souffla jamais mot de l’incident.
Longues lettres à R. le soir, à l’endroit de la popote du bataillon. Incident d’une lettre interceptée par V. Lamentable effet produit. Invitation pour Noël sur plantation de Kyra. Mais impossible bien sûr, et je n’y tenais pas. Coups cafards à la suite de tout cela… pessimisme sur durée opération — peu d’entrain pour partager plaisanteries ou festivités locales.
Noël. En avions longtemps parlé à l’avance. Drouais, le plus âgé de nous, se montrait le plus excité dans tous les vagues projets que nous avions faits pour célébrer le réveillon. Il se faisait fort de ramener de Saigon je ne sais plus com-bien de bouteilles de champagne et même des filles. Le tout se passa assez calmement. Une grande fête avait réuni tout le bataillon au camp. Soirée de music-hall où Indochinois et Européens rivalisaient d’entrain. Nous avions des invités parmi les civils de l’endroit. Chansons, chœurs, saynètes où on risquait un mot sur les manies du colon, etc. Excellente chanson sur les chauffeurs annamites du « détachement Auto » qui conduisaient tous les camions dans le fossé. Puis divertissement annamite. Dragon mû par des tirailleurs dissimulés sous sa longue enveloppe, avec torches, etc. Boxe cambodgienne, très « stylisée » rappelant la danse par ses gestes soudains et figés.

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