GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (VII)

Puis souper à la popote de la compagnie.
Le 31 décembre — dîner plantureux à la compagnie. Le Clerc, un soldat de 2′ classe, y avait été convié. Il venait souvent partager notre repas, quoique affecté comme secrétaire à l’état-majpr du bataillon. Petit, extrêmement myope, il avait été réformé et n’avait pas fait son service militaire. Mais la guerre venue, il s’était engagé. Il persistait à appeler les officiers « Monsieur », usait du parapluie quand il pleuvait — était d’une politesse qui même dans la vie civile aurait paru exagérée, se faisait voler ses affaires, etc. Au demeurant se piquant d’intellectualité, ayant toujours un livre avec lui. Le moins du monde bâti physiquement ou moralement pour faire un soldat. Il exagérait un peu d’ailleurs, affectant ce genre par une sorte d’amour-propre. Or, ce malheureux Le Clerc était souvent la cible de plaisanteries de poilu du vieux Drouais — qui avait toujours promis que le soir du 31 décembre ce bleu de Le C. serait baptisé selon les règles traditionnelles. Parfois déjà, Le C. avait failli se fâcher (je me souviens que ce même Le C. avait un jour sorti un livre de poèmes (?) illustrés le plus obscène que j’aie encore jamais vu. Tout en le montrant, il riait bien fort, mais sans rien perdre de son espèce de distinction. Le livre du reste était fort au-dessus de la littérature polissonne de caserne. Avait quelque chose de rabelaisien). Pendant tout le dîner, au cours duquel nous jouions des disques que m’avait prêtés K., Le C. avait été le sujet de plaisanteries multipliées. Drouais parlait sans cesse de mettre sa menace à exécution, et effec-tivement après le dessert, notre Le C. fut empoigné et mis sur la table comme pour une opération. Il se débattit, perdant ses lunettes, rouge de honte. Puis lorsque ce fut fini, d’un ton théâtral : « Messieurs, c’est fini. Jamais plus je n’accepterai votre hospitalité », ou quelque chose d’approchant — et il s’en alla mortellement blessé… nous laissant à nos éclats de rire, un peu forcés maintenant et auxquels se mêlait une note fausse. Valentin, son meilleur ami, essaya de le ramener sans réussir.
Partîmes pour le bungalow y finir la soirée. A peine arrivés que Riel qui avait fini tous les fonds de bouteilles de liqueurs tomba ivre-mort devant la porte, sur le gazon. Avec un camarade nous le hissâmes dans une voiture et je le ramenai moi-même au camp. De retour au bungalow : fumée, chants, boissons… A minuit, Drouais lève son verre à la santé des Anglais ! Peu d’écho, mais aucune protestation. (Les nouvelles de la BBC étaient écoutées par Dacier, qui travaillait aux transmissions.) Je rentrai me coucher vers 2 heures. A 6 heures réveillé par pétards qui éclatent autour de ma case, puis près de la chambre de Marion – et lancés par ceux qui revenaient du bungalow.
Avais été désigné pour faire partie d’une« reconnaissance » sur la rive droite du Mékong – avec Dunois, de l’état-major du colonel, Servet du détachement d’artillerie stationné à StungTreng (5e RAC), un lieutenant motocycliste avec side-car.
En auto. Partîmes le 2 janvier à 2 heures, de Stung Treng (à Stung Treng, deux bacs, l’un à travers la Sé Kong qui relie ST et la route 13 vers le nord – l’autre à travers le Mékong). Passons le bac, longue traversée du fleuve par un bac très lent. Ne me souviens plus du nom du village qui fait face à ST (Thalaborivert) — mais que j’avais été déjà reconnaître un matin avec Marion. Joli petit village avec masse de bananiers et cocotiers. Puis la piste qui se dirige sur Melouprey (point fictif de la carte) et de là sur Angkor.

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