GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (VIII)

Notre but était de reconnaître les points d’eau sur la piste. Ses possibilités d’utilisation par nous-mêmes ou par les Siamois. Piste en très bon état. En fait d’eau, quelques mares stagnantes de-ci de-là. Forêt clairière, forêt tout du long. Quelques rares minuscules villages. Arrivée vers 4 heures à un village proche de Melouprey (Chep ?). Trouvons-là, déjà installé, nn capitaine du service géographique, en tournée depuis plusieurs jours déjà dans cette région. Nous installons dans une cagna, dressons mous-tiquaires, disposons matelas cambodgiens sur le porche. Douches avec seau d’eau. Dîner (conserves). Puis Servet, expert-chasseur, nous invite à aller faire un petit tour pour voir si nous ne trouverons pas du gibier (nous n’avions rien rencontré l’après-midi). Engoulevents habituels dont les yeux brillent sous les phares et qui ne s’envolent qu’au dernier moment et parfois se font écraser par l’auto. Tout à coup Servet signale une panthère. Nous étions en voiture découverte. Nous ralentissons, puis nous approchons doucement. Mais les deux yeux brillants disparaissent avant qu’il ait pu tirer. Plus tard nous rencontrons un chien sauvage que Servet ne manque pas. Retour à la cagna. Temps frais. Le programme du lendemain : reconnaissance d’une piste marquée sur la carte, mais réputée impraticable. Avant de l’aborder, notons grosses bouses d’éléphants en travers de la route. Nous arrêtons. Arrivons à la fameuse piste, suivis du side-car. Herbes immenses. Avons peine à ne pas perdre la trace. Voiture disparaît sous végétation. Enormes ornières, le dessous de la voiture touche la terre, et plusieurs fois il faut égaliser à la pioche des bosses qui s’élèvent au milieu de la piste. Après une heure de ce sport décidons de rebrousser chemin. Nous arrêtons sur bords d’une rivière à sec pour déjeuner. Pays désert. Brousse, forêt clairière. Prenons photos. Décidons de rejoindre par une autre piste un poste voisin de la frontière, au pied des Dangrek (1). Belle piste, mais très sablonneuse. Dérapons. Plusieurs fois obligés de couper des arbustes, des rondins pour empêcher la voiture de s’enliser ou plutôt pour la tirer hors des endroits où elle s’était enlisée. Traversée d’une magnifique forêt. Ponts de rondins. Puis brousse, quelques maigres arbres. Au couchant la chaîne des Dangrek se rapproche. Mais nous perdons tant de temps à sortir la voiture de mauvais pas que nous décidons encore une fois de faire demi-tour pour rentrer au même village où nous avions couché. D’ailleurs nous avions perdu trace du side-car, laissé derrière. Retour sans histoire. Près du village magnifiques massifs de bambous avec traces fraîches d’éléphants. Retrouvons side-car. Dîner chez un Européen dont j’ignore la fonction. Longues histoires de chasse, interminables. Très sommeil et fatigué. Le lendemain départ de bonne heure — pour partie de chasse. Très frais, légère brume, arbres quelque peu dorés, comme en automne. Laissons voiture à endroit où traces d’éléphants. Puis, en file indienne par sentiers, avec guide. Beaucoup de branches cassées ce qui indique le passage d’éléphants. Endroit de hautes fougères mêlées de bambous. Soudain bruit de branches cassées. Servet en tête, flaire le vent. Tournons, contournons — finalement apercevons éléphant (sans défenses). Servet nous fait l’approcher de très près sans éveiller son attention. Nous postons derrière arbres. Eléphant tout vert de s’être frotté aux arbres et taillis. Puis nous ayant sans doute entendus s’en va dans direction opposée, en cassant des branches. Continuons notre chemin. Brousse, vallons, grands bouquets d’arbres. Entendons à nouveau bruit de branches. Appro-chons. Grand troupeau, pendant quelque temps nous jouons à cache-cache avec eux. Nous les voyons qui traversent la clairière en galopant, toujours verts, soulevant de la poussière et barissant. Servet ne tire pas, car ce sont des femelles. Je manque une bonne photo, ayant voulu trop attendre. Continuons à travers brousse sans rencontrer plus d’éléphants. Seulement un joli cerf avec de belles cornes qui nous a entendus et s’est enfui. Retour par soleil chaud — et fatigué et affamé (silence des parties de chasse). Vers 2 heures nous reprenons la piste vers ST. Dunois et Servet s’entendent bien. Avons parlé de Paris, de la « nature ». « Je bande avec la nature » (Dunois). Dunois : type d’officier « efficient » et sérieux quoique réserviste. Sa femme norvégienne. Connaissait bien la Norvège. Aussi lorsque celle-ci envahie, avait demandé et réussi à partir. Mais l’armistice le surprit en cours de route, et son bateau fit demi-tour. Servet : un vrai Indochinois aimant ce pays comme on aime une femme (il avait une femme légitime plus une maîtresse métisse avec qui il vivait). Avait une cagna sur la route de Dalat où il allait chasser le tigre le week-end. Belle tête, de beaux yeux très sombres et sérieux. S’était laissé pousser de longs favoris à la mode d’il y a cinquante ans et rappelait des gravures de vieux livres d’enfants (Monsieur le Baron). Arrivés sur la rive du Mékong face à ST attendons longtemps le bac. Croisons une autre reconnaissance dirigée par Bertin. Peloton de cavaliers. Bertin avait pris mon cheval ce qui me mit furieux.

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