GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (XII)

Lendemain matin la compagnie inspecte son matériel. Je fais un laïus aux hommes. Pillot, que j’ai à peine vu, quitte le bataillon dans l’après-midi, car Paksé devient une ligne d’avant-poste puisque nous avons évacué la rive droite. C’est Genès, capitaine, qui prend sa place. Un homme aux yeux clairs, l’air énergique.
Le lendemain, ma compagnie reçoit ordre de se rendre à Hat Saï Konné. J’ai l’impression qu’on ne veut garder que le minimum d’hommes à Paksé. Le résident a donné l’ordre d’évacuer aux civils. Des rumeurs courent que les Siamois auraient débarqué sur rive gauche, au sud, et auraient même coupé la route 13. On étudie les voies de retraite sur la carte, par les pistes de montagne.
Retour Drouais, qui revient d’une longue « reconnaissance » au sud, du côté de Bassac. Veille de notre départ. Tournée des « secteurs » avec Van Burren et Justin. Nuit noire. Aucune lumière. A un carrefour une femme attend, avec bagages. C’est une institutrice métisse. Elle évacue, attend un camion qui doit l’amener vers le nord. Trouvons le moyen de blaguer.
Réunion chez l’administrateur qui me donne un message pour le « Channuong » de Khong. Le chef de la garde indigène est là, un grand gaillard. Mesures d’évacuation, transmission des renseignements de dernière heure. Les Siamois occupent Phone Thong. Pas encore à Muen Thong.
Reviens au camp, passe une partie de la nuit à prendre des mesures destinées à alléger l’équi-pement des hommes. Van Burren m’a demandé de conduire sa voiture à Hat Saï Konné d’où quelqu’un d’autre la ramènera à Saigon.
Les camions qu’on attend de Stung Treng sont en retard. Finalement arrivent le matin au petit jour. Ai à peine dormi. Embarquons avant que les avions ne soient venus, comme ils en avaient l’habitude. Mis en tête, au volant Citroën Burren, avec deux tirailleurs d’escorte.
Interroge tous les indigènes que je rencontre, m’attendant au pire. M’arrête toutes les demi- heures pour attendre la compagnie qui me suit plus lentement dans un nuage de poussière.
— Arrivée à HSK vers midi. Y trouve Héré — avec Holmes (métis) et Ricœur. Tout ce monde très calme, après l’énervement de Paksé. Déjeunons avec la popote Héré. Tout un petit camp nous est assigné. Quatre bâtiments en carré, construits en boue — près de la route 13. L’un d’entre eux : chambres Européens, bureau compagnie, magasin. Nous installons. Derrière nous petit pnomh au-dessus duquel pagode abandonnée par ses bonzes. Héré y a fait construire une espèce de tour de guet où se trouve une sentinelle en permanence. H. m’y amène, belle vue sur le fleuve, la forêt clairière, les collines qui bordent la route 13. Beaucoup de feux dans le lointain…, des incendies de forêt. Installons notre propre popote. Puis Héré nous fixe notre secteur de défense… Et je mets la compagnie au travail : construction d’abris sur les côtés de la route, des abris renforcés de gros rondins. Amélioration des champs de tir en coupant arbres et taillis. Un groupe le long du Mékong face à l’île de Khong (Riel). Chaque matin entraînement de la compagnie au lancement de la grenade. Le soir à 4 heures bain des tirailleurs dans le fleuve. Lieutaud, Valentin et moi en faisions autant. Quelques jours après notre arrivée, vais avec Héré dans l’île de Khong, à Khong même. Le « Chaû Muong » et l’administration ont fuisur ordre de Paksé. La population a fait de même. Nous trouvons un village abandonné aux oiseaux qui picorent les grains de riz et de maïs… Le sol est jonché de fleurs de flamboyants
et de fleurs jaunes. Héré me montre la maison de l’ancien Chaû Muong détruite par une bombe d’avion au cours du seul raid qu’ait subi Khong. Impression idyllique. Ravissantes pagodes, étang jonché de fleurs, les cases laotiennes élégantes, murées sur leurs hauts pilotis avec les toits pointus. Des hommes de la lre compagnie gardent le poste — le champ d’aviation à 2 km de Khong au centre de l’île. Route sans un arbre pour y aller. Héré et moi nous y rendons à pied. Trouvons un poste de la lre compagnie avec mitrailleuses en batterie. Vaste terrain qui, sur ordre, a été (ou sera) rendu inutilisable par des charrues indigènes disposées çà et là dans tous les coins pour empêcher tout atterrissage d’avions ennemis. J’en profite, au village de Khong, pour envoyer une dépêche rassurante à Marseille. Quelques jours plus tard, j’en reçois une de Saigon, m’annonçant que la « fin » des difficultés avec le Siam était proche. Et de fait, le 27 Héré est officiellement informé que les « hostilités » seront suspendues le 28 à 10 heures du matin. Qu’une commission relèvera les emplacements occupés par les troupes des deux parties ce jour-là à l’heure indiquée. D’où l’ordre de se porter en avant, le plus loin possible de façon à avoir une position avantageuse à 10 heures du matin. En ce qui nous concerne, il s’agit de pousser sur la rive droite du Mékong quelques éléments. Deux sections, une de la lre compagnie, une de la 5e, partiront dans la nuit, franchiront le fleuve plus au nord, à Ban X (face à Moulapoumok). La section de la 1rt compagnie s’enfoncera à l’intérieur jusqu’à un point fixé sur la carte (en fait un étang), celle de la 5e remontera la rive du fleuve. En cas de rencontre avec l’ennemi elle attaquera si la rencontre a lieu avant 10 heures.

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