GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (XIII)

Lieutaud prend le commandement de la section (la 2e) à qui j’adjoins ce vaurien de Riel. Les camions partent dans la soirée, Riel chantant à tue-tête. Le lendemain matin, passage de la 7e compagnie qui vient de Stung Treng, et s’en va gagner de nouvelles positions quelque part sur la RC 13. Auray la commande. Au moment, où après avoir pris de l’essence, les camions remplis de tirailleurs s’apprêtent à repartir, sonne l’alerte aux avions. Belle bousculade, sauve qui peut général pour descendre de camion et aller se cacher dans les arbres ou dans les abris souterrains. Un avion apparaît, tourne autour du camp et disparaît. Nous envoyons immédiatement un radio à Stung Treng. La 7e repart enfin. Dans la journée arrive C/R de Lieutaud, qui, à une quinzaine de kilomètres de Moulapoumok, a rencontré un petit détachement ennemi. Après un échange de coups de feu et grâce au tir de nos VB les Siamois ont reculé. Lieutaud a poursuivi son avance jusqu’à 10 heures et s’est arrêté près d’un village où il est en contact avec d’autres troupes ennemies.
De la section de la lrc compagnie, pas de nouvelles. Vers le soir cette absence de nouvelles inquiète Héré qui décide d’envoyer une autre section de la 5e et un groupe de la lre à sa recherche. (Un colonel — j’ai oublié son nom —était présent.) Je prends le commandement du détachement. Partons vers 4 heures. Perdons du temps, ayant manqué la piste qui, sur la gauche, relie la route 13 au village d’où nous prendrons le bac. A ce village arrivons au coucher du soleil. Fleuve très large à cet endroit. Avec moi, Valentin. Bac = énorme barque à fond plat. Tout le monde embarque et se case de son mieux. Equilibre très instable. Je redoute que l’embarcation ne soit trop chargée ou qu’un homme ne tombe à l’eau. Par miracle nous arrivons sans incidents à Moulapoumok — après longue et lente traversée. La nuit est tombée. Pas une lumière. Difficile de trouver un sentier pour monter la pente qui relie le fleuve au village. Grande allée rectiligne, parallèle au fleuve. Je la suis, en reconnaissance pour voir le « Chau Muong » qui me donnera un guide ou un interprète. Pas une lumière. Ombre noire des cases sur pilotis à droite et à gauche, ombres des cocotiers et aréquiers qui se détachent sur le ciel plus clair, parsemé d’étoiles. Pas une âme dans ce village désert, mystérieux, qui paraît s’étendre sans fin. Je reviens à la barque, appelle les rameurs par qui j’ai du mal à me faire comprendre. Finalement l’un d’eux me mène à une case en retrait où vacille une lumière. Quelques hommes accroupis sur le plancher… J’explique pendant de longs moments que je veux un guide pour me conduire à X. point sur la carte où je pense passer la nuit. Après insistances, deux Laotiens me sont adjoints. Je regagne le point de rassemblement du détachement et nous partons sur la piste qui s’en va dans l’intérieur. Auparavant ai laissé un groupe pour garder le village. Piste monotone, sombre. Les hommes trébuchent ; j’ai interdit de fumer ; de temps à autres lueurs mystérieures apparaissent. Les guides s’arrêtent parfois, sans raison apparente, chuchotent des paroles incompréhensibles, que j’interprète avec pessimisme. Sol très sec, les sillons creusés par charrettes à bœuls sont comme des trous qui font trébucher. Les baïonnettes au ceinturon cliquèrent. Après deux heures (au moins) de marche fatiguante et silencieuse dans ce pays inconnu, nos guides s’arrêtent et me disent que nous sommes arrivés à l’endroit que je leur avais fixé pour cette 1re étape. Je ne vois aucune maison et suppose que le village est quelque peu en dehors de la piste. Pour ne pas perdre plus de temps, décidons de coucher à la belle étoile. Installe postes de surveillance de chaque côté — et nous nous étendons à même le sol. Repas froid, composé de conserves. Ai du mal à imposer silence. Ne dors que d’un œil. Moustiques, dureté du sol, bavardage des sentinelles, bruits insolites qui m’inquiètent. L’aube arrive enfin. Je cherche des yeux le village que je croyais tout près. Pas de village. Pas de maison. Un étang. Mes guides veulent me quitter. Je les menace. Ils finissent par rester.

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