GUERRE D’INDOCHINE CONTRE LE SIAM 1940-1941 (XIV)

Repartons en colonne par un, par la piste qui se fait de plus en plus étroite. Forêt clairière. Fraîcheur matinale. Effets de lumière. Marche en tête. Toutes dispositions de combat prises. Un chevreuil que nous effarouchons s’enfuit devant nous. Nous ne tuons pas pour ne pas attirer l’attention. Suivons traces des clous laissées par chaussures des hommes de la lrc compagnie. A un détour apercevons un sergent métisse de la lre compagnie que Héré avait envoyé dès hier matin pour entrer en liaison avec la section que nous recherchons. Le sergent après avoir erré toute l’après-midi d’hier, après avoir passé la nuit tout seul dans la forêt, n’a rien trouvé. Il est épuisé, semble prêt à s’évanouir. Sa bécane ridiculement inutile dans ces sentiers durcis, inégaux, crevassés. Il s’en retourne à HSK. Je lui donne un message pour Héré. Nous poursuivons notre chemin. Par moment, la trace des clous disparaît. D’autres sentiers s’entrecroisent, difficile de les suivre sur la carte. En fait impossible. Me fie à la grâce de Dieu et à nos guides. Vers 10 heures la chaleur devient insupportable, la poussière aussi. La colonne s’allonge. Impossible de conserver distances, et d’obliger les hommes à conserver l’attention en éveil. Les bidons sont épuisés. A une halte près d’une mare quelques- uns vont puiser de l’eau malgré ma défense. A la mare suivante tous les hommes vont se désaltérer. Je n’y tiens plus et absorbe moi aussi une gorgée d’un liquide roussâtre et fétide. Nous continuons, plus fatigués et assoiffés que jamais à travers cette interminable et brûlante forêt clairière. Rien ne prouve que nous soyons sur la bonne piste, si ce n’est par endroit des empreintes de clous souvent à demi-effacées.
Finalement, vers midi, mes guides s’arrêtent net, me montrent du doigt une forme lointaine. Je reconnais l’uniforme de nos tirailleurs, la section perdue est retrouvée ; cris de joie, nous arrivons à leur emplacement de bivouac, nous affalant par terre. Le sergent qui commandait cette section étonné de me voir. Il ne lui est rien arrivé du tout ! Mais a mis beaucoup plus de temps qu’il pensait à atteindre l’objectif qui lui avait été fixé et qui — au lieu d’être un village comme on le croyait d’après la carte, n’était qu’un étang. Nous allons nous installer dans des herbes hautes qui poussent autour de l’étang. Déjeuner sommaire. Sieste vivement désirée mais très inconfortable. Mouches innombrables, chaleur, saleté. Je n’ose me baigner dans cet étang boueux mais les tirailleurs s’y plongent avec le ravissement des buffles. Vers 4 heures coup de théâtre. Arrivée de Lieutaud avec un groupe. Lieutaud, épuisé, ne tient littéralement plus sur ses jambes, s’effondre à moitié, épuisé de fatigue et de soif. Son ordre comportait de se maintenir en liaison avec la lre compagnie, et, le stupide, a quitté son poste au bord du Mékong qu’il a laissé sous le commandement de Riel, pour se lancer à travers pistes et sentiers impossibles à la recherche de la 1re compagnie ! Faute impardonnable puisque son poste est au contact de l’ennemi. Mais dans l’état d’épuisement où il est, tous reproches inutiles. Je décide de repartir vers 1 heure du matin. A 8 heures du soir, nouvel étonnement. Un Laotien nous apporte un message de Dunois (officier d’EM) qui lui aussi s’est mis à la recherche de cette section pour connaître son emplacement exact. Il est tellement fatigué qu’avant de faire l’effort final il demande qu’on lui envoie de l’eau ! Il arrive vers 10 heures du soir, épuisé lui aussi. Cet endroit désert, cet étang à moitié desséché est le point de rencontre inattendu d’une demi-douzaine de commandants de compagnie, chefs de section, etc. C’est ridicule. Et nous sommes tous fourbus. A 1 heure je prends les deux groupes qui me restent, et me lance sur le chemin du retour. Je laisse Lieutaud, Dunois, la section de la lre à l’étang. Lieutaud reviendra lorsqu’il sera retapé. Le même guide qu’à l’aller nous pilote. Grâce à Dieu, la lune est levée. Nous voyons à peu près le sentier. Parfois, le guide s’arrête, se baisse, a l’air de flairer la terre pour savoir s’il est dans la bonne direction. Ai l’attention en éveil. Dispositions de combat. Haltes horaires régulières. Le jour est levé lorsque nous arrivons à l’endroit où nous avions passé la lre nuit. Je laisse alors les hommes se reposer plus longtemps, et prends les devants pour revenir rapidement à Moula- poumok. Piste entre rizières alternant avec forêt clairière. Beaucoup de groupes de Laotiens dans la forêt, probablement des paysans fuyant leurs villages et cherchant un refuge dans la solitude de la forêt. Nuées de perruches matinales dans les arbres. Frémissement d’ailes vertes. Vers 10 heures, arrive enfin à Moulapoumok. Y retrouve le groupe que j’y avais laissé.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*